Samedi 26 May, 2018

Ouverture du 12e Pap Jazz, un creuset de rythmes et de registres

Erik Truffaz Quartet sur les planchers du PaP Jazz, samedi 20 janvier, à l'occasion de l'ouverture du festival. Photo : LoopHaiti

Erik Truffaz Quartet sur les planchers du PaP Jazz, samedi 20 janvier, à l'occasion de l'ouverture du festival. Photo : LoopHaiti

Le 12e PaP Jazz est officiellement ouvert et il va battre le cœur de Port-au-Prince jusqu’au 27 janvier. Samedi 20 et dimanche 21, plusieurs artistes ont foulé les planches haïtiennes pour déballer leur répertoire, brassant à merveille le jazz dans un écrin de rythmes et de registres. Reportage de deux soirées payantes.

Il est 6h moins quand Kenny Garrett, manitou  d’un funk dur, plante ses pieds sur la scène Prestige pour un check sound avant l’ouverture officielle. Le saxophoniste alto américain de la même trempe et école Coltrane, dépose ses valises dans notre shithole pour déterrer les vieux souvenirs du hard-bop, de la pop et du beat-box. Il est arrivé à Port-au-Prince vendredi 19 et le lendemain, le gourou du blues né à Detroit en 1960, a bel et bien tenu rendez-vous avec un foyer de jeunes musiciens haïtiens pour un masterclass au Centre Culturel du Brésil (situé à quelques mètres de la place Boyer, Pétion-Ville). Atelier  proposé par les organisateurs du festival dans le but de créer une ambiance d’échanges et de grand partage musical entre Haiti et l'étranger.

Le bruit de la relève

La cour du Karibe est pleine à craquer. Personnalités diplomatiques, ambassadeurs, autorités locales, partenaires du festival et un parterre de journalistes attendent le coup d’envoi tandis que les serveurs du luxueux hôtel niché au cœur du chic quartier Juvenat font la navette  entre les différents coins couverts d’arbres.   Plus de 500 personnes viennent à découdre avec la routine, le tohu-bohu d’une île chaude qui attend son deuxième dimanche pré-carnavalesque et assistent, en prélude, à la prestation du Catts Pressoir Jazz Band qui ancrent les musiques locales (« Peze kafe », « Haiti chérie ») dans le terreau du jazz. Batterie, violon, instruments à vent, piano : De  « Oyé como va » à « Formidable »  (chanson française que les enfants jouent en mode plus bluesy, cette fois) en passant par  « Cuban mambo »,  le bruit de cette relève  est entendu  avec la plus grande admiration qu’elle mérite.  

L'impressionnante section musicale du College Catts Pressoir, partenaire du PaP Jazz, dans l'interpretation d'une palette de titres allant des chants locaux (Peze kafe) aux musiques latines  (Oye como va) sous la direction du maestro Gessoit Pierre-Louis./Credit: Amazan Charly

Sarah Colimon a, depuis 2015, pris les rênes  de la section musicale du Collège Catts Pressoir : « Catts Pressoir Jazz Band est monté et restructuré depuis 2011. On veut assurer la relève en offrant à ces jeunes de 10 à 17 ans des formations, des rencontres et des bourses d’études en musique. Apprendre l’empathie à ces gosses et ces gamines, les exposer à une musique plus exigeante et de bonne qualité,  démasquer l’acculturation qui ruine nos valeurs culturelles pour plutôt embrasser le riche patrimoine musical du terroir : tel est, entre autres, le rêve du Collège » qui a formalisé et qui compte perdurer ce partenariat avec la Fondation.

Métissage et electro-rock

Premier grand moment du 12e PaP Jazz : Erik Truffaz,  co-présenté par France et Suisse. Le trompettiste, chapeau rond, vient à souffler l’âme d’un électro-rock et met son phrasé volubile au service d’un  jazz fusion avec la complicité de ses pairs  français et suisses dont  Benoit Corboz au clavier, Arthur Hnateck à la batterie, Christophe Chambet à la basse. Cinq titres, la plupart puisés dans son album « Doni doni » (enregistré avec Rokia Traoré en guest) s’enchaînent avec  une folle liberté d’improviser et de vrombir, à travers les titres « Kudu », « Aroyo », « Tic Toc » et « Doni, doni », thème dédié au héros de la lutte pour la libération des Noirs, Toussaint Louverture,  les notes éclectiques de sa trompette. 

Mouvement « M-Base »

Sublime, clinquante : Emilie Claire Barlow est cette voix féline qui, dans le sillage Krall et Poulain,  gravit la scène après Erik. Elle épouse avec douceur étonnante les contours de belles mélodies baignées de lumières bossa. Son jeu reflète  le mouvement « M-Base » où diverses influences se cherchent et se croient sur un seul et même tapis de sons. La voix de la Canadienne est soutenue des accords ductiles plaqués par son guitariste Reg Schwager, du toucher délicat de la pianiste Amanda Tosoff, du sax fluide et à la sonorité ronde de Kelly Jefferson, de la frappe mesurée du batteur Fabio Ragneu et d’une basse discrètement grattée.

L’arrangeure et la produceuse qui en est à son douzième album (« Lumières d’hiver » : accent pop) déballe son répertoire et joue « Feelin’ groovy », « Midnight sun », « Aguas de Marco » (thème brésilien), « Randrops keep falling on my head (« Toute la pluie tombe sur ma tête »), « The beat goes on ». Récipiendaire de deux Juno dont le dernier en 2016 pour son album Clear day, Emilie Claire Barlow laisse sur la langue du PaP Jazz  ce petit goût de  rhythm'n'blues qu’elle offre avec autant de générosité que de folie indomptée.

Spiritualité, « beat box » et tout le reste

Kenny Garrett clôture la première soirée du festival qui a fait cour comble : tous les 500 billets imprimés par Ticket Zone (partenaire) sont vendus. Le saxophoniste au style musclé,  influencé par des figures légendaires dont Miles Davis, John Coltrane, Jackie McLean,  Cannonball  Adderley, est attendu depuis au moins deux ans. Le climat politique qu’ont connu les deux années précédentes oblige les organisateurs à repousser sa venue.

Le saxophoniste alto américain Kenny Garrett enflamme la cour du Karibe avec son funk incendiaire et le souffle de son phrasé énergique. Son beat box (comme son passage sur l’île), déterré des vieux tiroirs du Bronx, ville où est né ce mouvement de « boîtes à rythmes humaine », resteront encore gravés dans les mémoires du PaP Jazz./Credit: Amazan Charly

Cette année, le vieux gourou du blues aux yeux plissés a amené  son funk  incendiaire, son phrasé énergique, sa sonorité luxuriante  et sophistiquée, son hard-bop et son beat box enflammant qui a conduit  la cour du Karibe Hôtel dans les vieux quartiers  du Bronx où ce mouvement de « boîtes à rythmes humaine » est né.  La force spirituelle de son souffle, la quête permanente d’un langage  obstinément  plus personnel, libéré du carcan Coltranien,  son petit côté entertainer et son jeu flamboyant ne quitteront pas  les esprits. Kenny Garrett aura encore longtemps imprimé sa marque dans l’histoire du PaP Jazz. Chapeau !

Jour 2

Dimanche 21 janvier. Deuxième soirée. Les amants du festival ont préféré le havre probable du Karibe aux déhanchements d’une ville étouffée, où les chars allégoriques roulent sur le macadam au son d’une musique carnavalesque. On choisit plutôt, à l’occasion, d’honorer la présence du Brésil (exposition, acrobaties, show de danse brésilienne au cours de la semaine du festival) mais aussi d’accueillir le  talentueux pianiste local Réginald Policard et le bassiste français Dominique Di Piazza.

L’étoile du Pará

L’absence du Brésil, depuis au moins deux ans, a été un coup dur pour Haïti qui,  lui aussi,  a pillé les célébrissimes bossa novistes  et la pop brésilienne (samba) pour en créer leur propre univers. L’ambassadeur S.E.M Fernando Vidal le regrette amèrement et impute la responsabilité à son pays qui, miné par des scandales de corruption, s’est heurté à de sérieuses contraintes budgétaires. Les ambassades  implantées ailleurs en étaient les premières victimes. 2018, le Brésil, où concentre d'ailleurs une forte communauté haïtienne, est revenue avec la chanteuse Leila Pinheiro, flanqué du guitariste Nelson Faria.

Digne héritière d’Elis Regina, numéro un de la bossa à l’orée des années 80 et une des plus grandes chanteuses de tous les temps, Leila Pinheiro, voix douce et pure,  lumineuse et frêle, seule derrière son piano C7, amuse les aficionados haïtiens avec une kyrielle de thèmes qui tressent les traditions de la bossa avec le jazz, sans oublier son Pará, sa ville natale. Avant d’introduire le pianiste phare, Nelson Faria pour un duo (voix-guitare) que l’on retrouve sur divers titres qu’elle joue, corps et cou étirés, recherchant la note juste avec une émotion intacte tant au début qu’à la fin.

Lancement du Festival de Jazz de Port-au-Prince

Rencontre Haïti-Brésil

Place au pianiste virtuose, Réginald Policard,  un des plus importants des années 60-70 haïtiennes. Il en est à sa cinquième participation au Festival. « J’espère que ce ne sera pas la dernière », lâche le pianiste cloué dans sa timidité qui donne son concert en seconde place.  Il parle peu mais sa musique dit beaucoup. Hors les compilations qu’il compte dans sa discographie, « Mirage » est son treizième disque.

Le prolifique pianiste est allé puiser dans ce dernier opus des thèmes comme « Autumn Tears », « Jao », (exception faite de «Solitude », tiré du douzième disque Jodi a), « Deside » (une belle version ballade-blues d’un morceau-compas du même nom : on déniche sur cette musique un jeune Maxime Lafaille qui a secoué le public avec ses petites secousses de mélodies susurrées avec simplicité) et « Saut- Mathurine » avec lequel le pianiste termine son set. Mais il  faut goutter au bonheur d’une rencontre inouïe Haïti-Brésil : Leila Pinheiro gravit les planchers  et interprète aux côtés du pianiste « Corcovado », populaire chanson  composée par le maître Jobim. Solo ailé, aérien, ondulant du pianiste qui a ouvert son antre à une voix doublement câline et belle, à une dame humble qui ne s’aventure pas dans des virevoltes périlleuses. Elle cherche plutôt de la justesse dans la foulée des notes distillées.

Odeur orientale, sonorité manouche

C’est au bassiste  français Dominique Di Piazza qu’il incombe l’heureuse tâche de clôturer cette deuxième soirée payante (30 US$, le coût du billet) où la bande à pied  Follow Jah a, comme à l’accoutumée, fait danser les festivaliers aux entractes. Di Piazza nous fait avaler une belle bouchée de sonorité manouche et gitane, un beau son de basse « fretless », tout  se positionnant en gardien de gamme arabique, née des entrailles de l’Orient,  libérée du carcan de  la western civilazation et des  formes classiques Chopiniennes ou Bachiennes.  Avec Dominique Di Piazza, récipiendaire d’une « Victoire de la Musique pour le meilleur album jazz Frontpage »,  c’est l’odeur d’un jazz intelligemment métissé qui est aux confluences de la culture occidentale et orientale. « Ma musique se nourrit de mes innombrables voyages effectués  un peu partout à travers le monde », martèle-t-il. Elle croise diverses influences et va dans tous les sens ».