Lundi 18 Février, 2019

Lakou lapè, un modèle de pacificateur des banlieues de la capitale

Séance de formation de l'organisation Lakou  lapè dans les quartier de Martissant Crédit Photo :  Lakou  lapè

Séance de formation de l'organisation Lakou lapè dans les quartier de Martissant Crédit Photo : Lakou lapè

Depuis plus de 10 ans, des gangs armés sévissent à Martissant. Rien qu’entre janvier et novembre 2018, plus de 415 personnes sont tuées par balle à travers la région métropolitaine de Port-au-Prince selon la Commission Épiscopale Nationale Justice et Paix (JILAP). Espérant changer la donne, environs 346 jeunes de l’organisation Lakou Lapè s’engagent à travers le programme «Renforcement des Initiatives de paix à  Martissant» qui, ambitionne de transformer la vie des individus armés en ‘’facilitateurs’’ de la paix.

«Renforcement des Initiatives de paix à Martissant» devient le credo d’une jeunesse qui veut être actrice de son avenir. « Une arme de moins, une vie en plus » c’est la philosophie que distille chaque action posée par Lakou Lapè dans les ghettos de la région métropolitaine, notamment à Martissant.

Promouvoir la paix et la sécurité en Haïti figure parmi leurs plus grandes priorités si l’on croit le Directeur Exécutif Louis Henri Mars. Et relever ce défi passe inévitablement par la lutte contre la violence armée. Un fléau qui touche particulièrement les jeunes, mais difficile à éradiquer à cause de la prolifération des armes à feu dans le pays.

Un trait d’union entre les quartiers défavorisés

Pour parvenir à pacifier les quartiers, Lakou Lapè développe une stratégie : permettre aux résidents de 5 quartiers (Bolosse, Grand Ravine, Decayette, Fort Mercredi, Ti Bois) de dialoguer autour des problèmes de violence dans leurs quartiers et d’esquisser de possibles pistes de solutions.

Résultats : Anòl*, aujourd’hui dans la trentaine, ancien chef de bande qui régnait sur toute la 3e circonscription de Port-au-Prince devient un « facilitateur ». Cicatrice au visage, annulaire tordu, son corps porte encore les séquelles de son passé belliqueux. Ancien commandant de la 3e circonscription de Port-au-Prince, il dit avoir côtoyé presque tous les chefs de gang de la région de 2005 à nos jours. Aujourd’hui son travail consiste à les convaincre de changer. « J’ai connu Arnel, (actuel caïd de village de Dieu), dans ses débuts », se remémore-t-il. Quand l’organisation intervient dans son quartier pour former des jeunes, j’essaie de le rencontrer pour lui convaincre de déposer les armes» explique le converti.

Toutefois, l’ancien caïd dit reconnaitre la  difficulté que consiste la décision de quitter un clan. «Les autres membres du clan peuvent tuer le déserté pour trahison» explique-t-il. Alors, ses principales cibles demeurent les chefs les plus dangereux. « Je sais que c’est risqué, mais si nous parvenons à changer l’homme le plus influent d’un clan, il nous sera aisé de convaincre les autres membres ».

Aujourd’hui la satisfaction d’Anòl * reste la nouvelle image qu’il projette dans les ghettos à ses anciens soldats. « Plusieurs de mes anciens soldats ont suivi mon chemin, ils se disent si Anòl* a changé, pourquoi pas moi » articule-t-il.

Le témoignage de Ti Zoe*, 26 ans, originaire de Delmas-2, ne diffère pas, son passé ne contient pas de mort dans sa liste, mais le nombre d’infractions graves qu’il a cumulé ne mérite pas une amnistie. « Je me souviens avoir chassé, mon défunt oncle et moi, quelques pauvres gens de leurs terrains dans la zone » dit-il. Par la suite, poursuit-il « ils sont revenus et ont tué mon oncle ». Cette mésaventure qui a marqué la vie de Ti Zoe*, l’avait invité à penser différemment. Grâce à une formation sur la transformation de conflit, ce dernier dit finir par abandonner la violence qu’il avait déjà envie de quitter. Dans son rôle de facilitateur il brandit comme un trophée le témoignage de plusieurs de ses amis et quelques autres jeunes qu’il a encouragés de quitter la violence.

Ces scènes de violences, n’exposent pas uniquement les hommes, Sophonie*, une jeune femme de 24 ans, originaire de Delmas-2, devenue ‘’facilitatrice’’ se sert de son histoire pour étendre son influence sur les jeunes femmes de sa communauté. Agressée de nombreuses fois avec arme à feu, dès son plus jeune âge, Sophonie* agit aujourd’hui, pour transformer Delmas-2. Et pour elle, le plus grand mérite qu’elle a jamais eu revient sur sa manière de convaincre un de ses cousins à quitter son gang. « L’une de mes plus grandes satisfactions vient du fait que je prêchais tellement X, qu’il a fini par quitter sa bande, bien qu’il garde souvent l’envie d’y retourner, je le supporte moralement ».

Un pari difficile dans un programme prometteur.

Puisque le changement rime avec la nouveauté, les jeunes s’appuient sur trois piliers : l’entrepreneuriat, l’apprentissage professionnel et le social pour aider leurs congénères. Après avoir convaincu difficilement un jeune de laisser un clan, il faut absolument lui donner de nouvelles alternatives explique Monsieur Louis Henri Mars. Pour cela, explique-t-il « nous offrons l’entrepreneuriat comme planche de salut pour les jeunes et nous leurs donnons des formations en transformation de conflit. Une manière pour nous, de les orienter dans d’autres sphères que celle de la violence ». Pour le présent moment, informe-t-il, «nous formons 60 jeunes rôdant autour des groupes armés en transformation de conflit, transformation de trauma et en entrepreneuriat. Et comme suivi, nous leurs donnons un premier support financier leur permettant de lancer une PME dans les limites de nos moyens.

 

Selon Anòl*, le plus grand défi pour Lakou Lapè reste de s’assurer que le changement de ces jeunes n’est pas éphémère, mais de parvenir à l’inscrire dans la durée, car à chaque fois qu’un membre quitte un gang, plus d’une dizaine d’autres sont prêts à le remplacer.

Mais ceci n’empêche pas pour autant, que Lakou Lapè porte l’espoir de changer la donne. L’espoir aussi que le projet «Renforcement des Initiatives de paix à  Martissant» obtiendra une valeur emblématique aux yeux du peuple haïtien en apportant la preuve, s’il en faut encore une, que la jeunesse peut agir pour transformer un quartier populaire où ses résidents sont si longtemps traumatisés par la terreur des armes à feu.

*Pour des raisons de sécurité, des noms d’emprunts ont été utilisés en lieu et place des vrais noms des personnes interviewées.

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