Samedi 11 Juillet, 2020

Pharmacie ambulante, un risque majeur de santé publique en Haïti

Photo : Médicament - Crédit Photo : AFP

Photo : Médicament - Crédit Photo : AFP

Acheter un médicament en Haïti semble exposer un patient beaucoup plus au risque de maladie au lieu de garantir sa guérison. Partant des médicaments contrefaits, ceux qui sont périmés, jusqu'à ceux prescrits par des profanes et pharmacies illégales, les risques encourus sont innombrables.

Seulement 676 personnes travaillent dans le secteur pharmaceutique en Haïti, selon une étude réalisée en avril 2013 par l’Association des Pharmaciens d’Haïti sous le patronat du ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP). Parmi eux, seulement 29 % (soit 196), sont munis d’un diplôme de pharmacien. Le reste se compose d’aides pharmaciens ou de techniciens préparateurs en pharmacie. Donc, « Haïti est toujours loin de la norme minimale de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) de 25 professionnels pour 10 000 habitants ». Il est à remarquer, selon cette même étude que 78,1 % des pharmaciens sont localisés au niveau du département de l’Ouest, 9,48 % au Nord, 7,29 % au département de l’Artibonite, 2,9 % au Nord-Ouest et 2,18 % dans la Grande-Anse.

En revanche, les pharmacies poussent comme des herbes sauvages dans tous les dix départements du pays. À travers le pays en particulier la capitale, des guérisseurs et pharmaciens autoproclamés offrent et prescrivent des médicaments. C’est le cas de Nono un marchand de pilule repéré à Portail-Léogane, en face du sous-commissariat. « Dis-moi de quoi souffres-tu, je te dirai quel médicament prendre », c’est en quoi se résume sa philosophie. Il prétend avoir une connaissance nécessaire pour expliquer à quelqu’un que faut-il faire en cas de telle ou telle maladie. Une absurdité bien réelle. S’asseyant devant une montagne de produit pharmaceutique comme une tour de Babel, Nono dit être satisfait de son commerce. « La vente des médicaments est un business lucratif, il est rare d’enregistrer des déficits », témoigne-t-il.

« L’un des maillons essentiels de la santé est le médicament », rappelle le docteur Debussy Damier qui se réfère à un ouvrage collectif : « Facteurs déterminant de la consommation des médicaments de la rue en milieu urbain » d'Angbo Effi. « Il est fort difficile de parler de traitement ou de soins médicaux sans se référer aux produits pharmaceutiques qui sont nécessaires à l’ensemble des activités thérapeutiques », rajoute le médecin.

Un bienfaiteur à double facette

Malgré leurs innombrables bienfaits, les médicaments charrient beaucoup d’inconvénients quand leurs utilisations ne sont pas adéquates. Dans son rôle de guérisseur, le médicament peut améliorer la qualité de vie de l’être humain, soulager le patient, prévenir ou guérir une maladie. Mais aussi, il peut être un poison mortel, car dans sa définition même venant du grec pharmakôn, le mot pharmacie est à la fois le remède et le poison. Donc, non contrôlé, un produit pharmaceutique peut être le poison du patient.

Un marché sans surveillance

215 pharmacies dont 194 privées et seulement 11 d’hôpitaux sont reconnues pour l’exercice fiscal 2015-2016. 162 d’entre eux se trouvent dans le département de l’Ouest. L’association des pharmaciens haïtiens a attiré l’attention des autorités haïtiennes et des acteurs du secteur pharmaceutique en général sur la vente des médicaments contrefaits en provenance de la République Dominicaine.

Pour le pharmacien Frederic Denex, « ce phénomène peut avoir de graves conséquences sur la vie des consommateurs. Cela peut déboucher sur des épidémies graves ». Depuis l’affaire du laboratoire « Pharval » propriété de Rudolph Henry Boulos et « D’éthylène Glycol-DEG » (substance chimique utilisée comme antigel, dont l’intoxication provoque une insuffisance rénale) en 1996, ayant causé la mort d’une centaine d’enfants. Ce besoin d’assurer la qualité des produits pharmaceutiques, est devenu beaucoup plus pressant.

Des risques inestimables

« La vente non-règlementée des médicaments, dans les pharmacies illégales parait beaucoup plus préoccupant qu’on le croit », estime Vialie Jean Dana, une diplômée de l’Université d’Etat D’Haïti (UEH) qui a soutenu son mémoire de licence sur « Le contrôle juridique de la circulation des produits pharmaceutiques en Haïti de 1996 à 2016 ». La jeune licenciée explique qu’ « il y a des normes de conservations qui sont indispensables à certains médicaments, outrepasser ces normes, c’est transformer le médicament en poison. Certains médicaments ne peuvent être exposés au soleil, d’autre à la chaleur et d’autre à l’humidité ». Elle profite pour rappeler à tous qu’ « une fausse lecture d’un charlatan qui ne connaît pas la terminologie médicale d’une prescription suffit pour un client/patient d’acheter la mort ».

Il est du devoir de l’Etat de prendre en urgence les mesures nécessaires et de mettre les lois en application pour éviter les éventuelles catastrophes médicales pouvant coûter la vie à des centaines d'Haïtiens, car « quoique désuet, l’article 6 de la loi du 10 août 1955, interdit à quiconque n’est pas muni d’un diplôme de pharmacien de vendre des médicaments ».

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