Dimanche 15 Décembre, 2019

La triste réalité des serveuses de bar-restaurant dansant à P-au-P

La triste réalité des serveuses de bar-restaurant dansant à Port-au-Prince / Crédit photo : Désir Jeef Falaise

La triste réalité des serveuses de bar-restaurant dansant à Port-au-Prince / Crédit photo : Désir Jeef Falaise

Par Michaël Dosnard

Dans la capitale, plus particulièrement à Delmas depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010, les bars et restaurants dansants pullulent. Une véritable aubaine pour des centaines de jeunes filles qui y travaillent en tant que serveuses. Toutefois, les conditions dans lesquelles elles exercent leur métier sont souvent exécrables, voire même dégradantes.

Haïti, le pays le plus pauvre du continent américain. Sur une population de plus de 10 millions d'habitants, plus de 6 millions vivent sous le seuil de pauvreté, soit avec 2,41 dollars par jour et plus de 2,5 millions sous le seuil de pauvreté extrême, soit avec 1,23 dollar par jour, selon la Banque mondiale. Dans ces conditions, les jeunes qui représentent plus de la moitié de la population sont la plupart du temps obligés d'exercer des activités leur permettant seulement de survivre. Les serveuses qui travaillent dans les bars et restaurants dansants à Delmas sont un échantillon qui décrit nettement cette triste réalité.
 
Une étape, mais pas une fin en soi

La nuit vient de tomber et il est un mercredi. Contrairement aux autres jours, tout le monde peut s’habiller comme il le désire. Alors moins de restrictions et non les uniformes habituels. L’occasion enfin d’enfiler ses beaux vêtements moulants. Depuis l’escalier qui donne accès au premier étage où loge le Resto Club, comme une meute de loups affamés. Elles se piétinent, se bousculent pour appâter un nouvel arrivant. Une seule aura gain de cause, celle que ce dernier trouvera à son goût.

Daniela*, l’une de ces serveuses, porte ce soir une chemisette grise et une jupe en jean délavé, très courte, mettant ainsi en valeur ses longues cuisses. Âgée de 26 ans, elle travaille ici depuis environ trois mois. Son service débute à 18 heures et prend fin jusqu'aux premières lueurs du jour suivant. Toute la nuit, elle doit servir dans la majorité des cas des boissons alcoolisées, rester souriante, même quand ce n'est pas ce que reflète son for intérieur. Le cas échéant, elle accompagne des clients pour des tours de danse au fond d’une petite pièce plongée dans une totale obscurité. Ce n’est qu’à la fin du mois qu'elle perçoit 10% sur toutes les ventes réalisées.

Elle est mère de deux garçons, le premier a 9 ans et le second en a 3. Le père de l'aîné est mort dans le séisme meurtrier de 2010 et le géniteur du dernier l’a abandonné après avoir su qu'elle était enceinte. « La raison qui me motive dans ce métier est l'éducation de mes deux garçons », affirme-t-elle. Ainsi, avec les modestes commissions et pourboires qu'elle gagne, elle arrive tant bien que mal à payer leur écolage. Ce gagne-pain pour Daniela n'est autre qu'une étape, une page de sa vie. Elle souhaite incessamment la tourner après ses études en hôtellerie.
 
Travailler, plus qu'une nécessité

Il est passé 22 heures, la nuit bat son plein sur l’autoroute de Delmas. Emmanuela* est une serveuse d’un restaurant dansant d’un autre genre, communément appelé « BRH » pour dire ironiquement << Bar , Restaurant, Hôtel >>. Le visage émacié, elle a l'air très fatigué. « Je n’ai pas le choix, je viens ici chaque jour, j’ai quatre bouches à nourrir à la maison, celle de ma fille de 9 ans, ma maman, mon neveu et ma nièce. Je ne peux pas donc me permettre le luxe de rester chez moi », déclare-t-elle. Sur certaines boissons, elle gagne 10 gourdes pour la vente d’une bouteille ; 50 gourdes pour la réservation d'une chambre, la vente d’une bouteille de Whisky ou de Rhum et 25 gourdes pour un plat commandé.
 
Ces serveuses comme bien d'autres ne sont pas les héroïnes habituelles que l'on trouve dans les romans et les livres d'histoire. Mais elles se démarquent du commun des mortels par leur courage et leur ténacité. La plupart du temps elles sont des mères de familles monoparentales qui doivent se battre pour payer le loyer, l'écolage et subvenir aux besoins de toutes sortes de leurs enfants. Tout cela, incluant les pourboires, avec seulement un revenu moyen d'environ 10,000 gourdes le mois.
 
 *Les noms utilisés dans l'article sont des noms d'emprunt.
 
Michaël Dosnard

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