Dimanche 16 Décembre, 2018

« La langue contribue à souder une collectivité »

Photo : Productions IDEO

Photo : Productions IDEO

Entrevue avec Raoul Junior Lorfils en marge de l’Université d'été sur la francophonie.

Comment être francophone quand la fulgurance, l’histoire et la complexité de cette langue constitue un outil de ghettoïsation, d’aliénation ? Comment pleinement embrasser le français mais du même mouvement, refuser l’exclusion du créole ?

Autant de questions pièges, épineuses. Chaque réponse ouvre sur un boulevard d’interrogations. Et le débat continue. Les convictions jaillissent à la croisée de l’histoire, d’une identité caribéenne à l’impossible définition, aux conclusions scientifiques partisans d’une valorisation « nécessaire » du parler vernaculaire.

« Etre francophone n’est pas une menace pour la francophonie ». C’est la conviction de  Raoul Junior Lorfils », journaliste, bloggeur, Maitre de cérémonie, et étudiant en Diplomatie à l’Institut d’Etudes et de Recherches en Diplomatie (INERD) à l’Académie Nationale Diplomatique et Consulaire (ANDC). Il a répondu aux questions de LoopHaiti en marge de l’Université d’été sur la Francophonie.

Les langues ne se menacent pas

Revendiquer sa francophonie ne peut ou ne devrait pas empêcher l’avancement du débat sur le créole et le bilinguisme en Haïti. Cela ne menace pas non plus l’identité haïtienne de l’individu francophone. Ce n’est pas une menace pour sa créolophonie.

C’est par exemple ce que nous avons pu constater durant notre passage chez des communautés autochtones du Saguenay qui eux, occupent leur place au sein de la francophonie sans pour autant oublier leur origine, leur coutume et leur culture et tout ce qui va avec. C'est d’ailleurs ce qui fait toute la beauté de la diversité culturelle et linguistique.

Cependant, comme il a été démontré lors de la formation, les élus, les médias, la société civile, les groupes sociaux et les Universités ont un rôle essentiel à jouer dans un débat pour définir la place de la langue créole dans la vie de la nation haïtienne. Et j’ose emprunter les mots de M. Gerard Bouchard qui, parlant de la langue, a dit que « ce qui fait la force d’une langue c’est la solidarité de la société qui la supporte… » Je crois qu’avec une plus grande mobilisation en faveur du créole en Haïti et une politique linguistique éclairée, nous n’aurons pas à nous soucier du futur du créole qui est à la fois un outil de communication et aussi un objet culturel.

« Une langue commune, c’est déjà la fin des territoires »

Les enjeux sont nombreux: politiques, économiques, culturels, notamment par rapport à l’inégalité spatiale des territoires de l’Amérique francophone. Il y a aussi le risque de drainage et de fuite des cerveaux, symptomatiques de la présence de certains facteurs socio-économiques qui sont de véritables forces centripètes (quand cela attire) et centrifuges (quand cela repousse). Mais toujours est-il qu’en mobilisant les ressources nécessaires (humaines, financières et autres), avec les dialogues et les échanges sur les vraies problématiques liées à la francophonie, nous pourrons aboutir à la création et au développement de véritables projets innovants au sein de la communauté francophone de l’Amérique.

La langue est, en Diplomatie, un facteur important dans le rapprochement des peuples. Elle est aussi, selon des études, un facteur de développement régional peut aller au-delà. Je cite encore le professeur Bouchard estimant que « la langue contribue à souder une collectivité. » Si 33 millions  de personnes peuvent s’exprimer dans une langue commune, c’est déjà un pas vers la “fin des territoires” et la “suppression des frontières” vers la création de liens productifs entre les different acteurs. La communication une fois établie, il ne nous reste qu’à définir les intérêts communs et travailler sur l’élaboration de projets innovants au bénéfice de notre grande communauté.

 

Université d'été sur la francophonie, entrée en matière

L’Université d’été est à la fois un rendez-vous francophone et une formation de haut niveau formulée autour d’un thème central et destinés à des étudiants en deuxième et troisième cycle ainsi qu’à des professionnels et journalistes résidant dans les Amériques. La cinquième édition a eu lieu du 5 au 11 juin 2017 à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), à Saguenay, sous la présidence du professeur M. Gerard Bouchard. Et le thème retenu a été « Bâtir des milieux innovateurs : quelle est la démarche systématique à suivre pour guider une collectivité dans son cheminement afin qu'elle progresse dans un esprit d'innovation ? « 

En chiffres, la cinquième édition c’était sept (7) jours de formations intensives, 45 heures de cours avec près d’une trentaine de conférenciers et panélistes pour 36 participants (sélectionnés sous concours) venus de neuf pays différents dont cinq - Lounès Félicin, Lovens Gjed, Klift André, Raoul Junior Lorfils et Kimberly Coquillon - sont originaires d’Haiti.

Un espace de rencontres, de découvertes et d’échanges

Il y a 33 millions de francophones au sein du continent américain, dont 9,7 millions dans la Caraïbe. Mise à part la formation, l’université d’été (hashtag #udete) est aussi un espace de rencontres, de découvertes et d’échanges entre des locuteurs francophones et des francophiles. C'est aussi une occasion pour « tisser des liens », tel que recherché par le centre de la francophonie et son PDG Denis Desgagné, entre les participants issus de milieux et de domaines différents en vue de se retrouver, effectuer des échanges fructueux et se connecter pour d’éventuelles collaborations dans un contexte de poursuite d’actions innovantes.

Prendre part à un tel événement, à mon avis, permet d’avoir une vision plus large et plus éclairée de ce qu’est la Francophonie dans toute sa diversité et sa beauté. C’est la découverte d’une grande famille partageant les cultures francophones et réunie autour de la langue française. Et encore plus, en tant qu’acteur traversé par la volonté de contribuer au développement de sa communauté, c’est le moment idéal pour se ressourcer en motivation et en inspiration à partir de modèles de réussite qu’ont connu l’espace francophone des Amériques, tels que le cas de la Sillicon Valley (San Francisco).

Au-delà de l’Université d’été, tisser des liens

Tout d’abord, l’université d’été c’est une opportunité de gagner trois crédits universitaires après la session intensive. Ensuite, réunissant des francophonies et francophiles de tous les pays des Amériques, c’est l’occasion pour tisser des liens durables et constructifs entre participants et panélistes.

De plus, personnellement, j’en sors avec une liste d’amis incroyables et motivés dont certains appartiennent à des communautés autochtones du Brésil et du Canada; une meilleure idée de la francophonie dont je suis membre et sur le rôle de chaque citoyen vis-à-vis de sa communauté. J’ai aussi eu la chance d’en apprendre davantage sur la mission des universités dans leur régions respectives et leur apport dans la construction de projets intelligents à partir des opportunités d’innovation que nous offrent nos milieux dans des secteurs comme l’éducation, l’agriculture, l’entreprenariat, le transport et les technologies. Je ne saurais ne pas mentionner le raffermissement de mon sentiment d’appartenance à cette vaste communauté francophone qu’est la Francophonie des Amériques.

Et avec une programmation constituée de conférences, d’ateliers, de visites de terrains et de tables rondes, cette semaine nous a permis aussi de comprendre combien les échanges peuvent-être fructueux quand on accepte les idées de l’autre et qu’on décide de se focaliser de préférence sur les objectifs communs que sur nos intérêts individuels. Que se mettre à la place de l’autre est la meilleure formule pour le comprendre et comprendre sa position sur un sujet donné. J’en suis sorti plus motivé, mais tolérant, plus ouvert et plus mature.

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