Mercredi 2 Décembre, 2020

Kettly Mars: « le néo-duvaliérisme est très arrogant en Haïti »

L’écrivaine Kettly Mars dans une interview a Loop Haïti/ Estailove St-Val

L’écrivaine Kettly Mars dans une interview a Loop Haïti/ Estailove St-Val

Le tumulte des passions que connait Haïti depuis environ un an ne laisse personne indifférente. « Le peuple est à la recherche d’une rupture, » reconnaît Kettly Mars, l’une des grandes figures de la littérature haïtienne.

Au printemps dernier, l’auteure de Saisons sauvages a entamé une série de lectures qui lui a valu le prix d’un séjour dans plusieurs universités très prestigieuses aux Etats-Unis, dont Saint Michael’s College au Vermont, les 23 et 24 avril dernier. À l’occasion, elle a débobiné la thématique « L’écrit du silence : la littérature haïtienne à l’ère du post-duvaliérisme. » Un titre qui donne déjà le ton à la causerie.

Dès l’introduction, Laurence Clerfeuille, professeure associée de français au Département de langues modernes et instigatrice de l’évènement, a poussé les frontières de la soif du public. « L’œuvre de Kettly Mars est une porte ouverte sur l’histoire d’Haïti- cette belle épopée collective-, et, en particulier, une fenêtre sur la période contemporaine dite post-duvaliériste. »

Elle a aussi informé que, dans un passé récent, deux autres écrivaines haïtiennes sont déjà passées par Vermont : Jessica Fièvre (2014) et Margaret Papillon (2015). « Ces deux dernières occupent une place spéciale dans la littérature haïtienne d’aujourd’hui, » renchérit-elle, avant d’expliquer que cette nouvelle visite de Ketlly Mars vise le même objectif qui consiste à faire voyager la littérature francophone contemporaine vers des espaces dans lesquels elle est moins étendue.

Sur un ton élogieux, elle souligne que la venue de Mme Mars est très significative à ses yeux parce que, envers et contre tout, elle avait longtemps envie de la rencontrer et qu’elle est une lectrice assidue de ses écrits. Elle parle de la beauté et l’empreinte poétique que constituent l’œuvre de l’auteure, juste avant d’encourager l’assistance à prendre connaissance de ses écrits qui évoquent à nu le quotidien ambiant des Haïtiens, a-t-elle dit.

Sans plus tarder, Kettly Mars, accompagnée d’une salve d’applaudissements, fait son entrée en scène. Après salutations d’usage, toute auréolée de gloire, elle prévient tout le monde qu’elle a utilisé l’outil de traduction automatique de Google pour traduire le texte du Français à l’Anglais. Un sourire a balayé la salle, et elle a vite compris que c’est un signe de complicité.

La conférence a duré une trentaine de minutes ; elle a passé en revue quelques grandes étapes de la littérature haïtienne, dont les Pionniers, le Mouvement patriotique, pour aboutir à l’époque contemporaine communément appelée « post-duvaliériste » en référence au modèle d’expression qui s’est développé au lendemain de la dictature cinglante des Duvaliers.

« La littérature haïtienne connait une croissance vertigineuse après Duvalier », souligne Mme Mars à un public composé, en grande majorité, d’étudiants et de quelques professeurs si peu imbus de la littérature d'Haïti. « La littérature c’est l’ADN du peuple haïtien. » Malgré la petite distance qui sépare Vermont (USA) de Montréal (Canada), environ 180 kms, le Green Mountain, semble-t-il, n’est pas trop affamé de littérature francophone, sinon que de rares classiques de la littérature française qui sautent aux yeux sur les rayons des plus grandes librairies.

Si Kettly Mars ne peut pas se fermer les yeux tous les soirs, peut-être que le spectre du Duvaliérisme l’a toujours hantée. Et, elle a de la peine à voir aujourd’hui comment des supporteurs de ce régime meurtrier- parfois même d’anciens sbires- veulent donner le ton dans le pays. « Le néo-duvaliérisme est présent et très arrogant en Haïti », tance-t-elle. « Haïti est un pays de paradoxes », avait-elle souligné au début de la causerie pour affirmer son incompréhension devant certains phénomènes qui se diluent actuellement dans le pays.    

Dans l’intervention, elle a fait mention des expressions émergentes en Haïti, à l’instar du slam, du rap créole pour ne citer que ceux-là. Elle trouve extraordinaire que les jeunes essayent toujours de se réinventer dans un quotidien qui leur offre peu d’outils efficaces. « Ils se forgent depuis toujours une nouvelle manière de dire, et que les contenus dérivent en majorité du vécu de la populace, » se réjouit-elle.

« Moi, mon univers est sombre depuis mon premier roman [Kasalé en 2003, NDLR], et jusqu'à aujourd’hui », précise-t-elle. Cette phrase vient en écho de ce qu’elle disait des nouveaux artisans, artistes ou travailleurs de la plume en Haïti. Ces dits jeunes représentent l’avenir de l’art en Haïti, à ses yeux.

Au terme de sa lecture, elle n’a pas tari d’éloges la frange juvénile pour son implication dans la lutte implacable pour le renouveau d’Haïti. « Le 7 février dernier, des jeunes par milliers sont descendus dans les rues pour dénoncer la corruption, et réclamer le droit de vivre dans un pays décent, » ajoute-elle. « Un signe qui donne un regain d’espoir. »    

A la fin de la présentation, un bref échange avec l’assistance s’en est suivi- à travers lequel les gens étaient beaucoup plus enclins à savoir le sort qui est réservé à Haïti qu’à grandir leur compétence sur la littérature du pays, le sujet du jour proprement dit. Les questions qui y étaient posées témoignent de cet esprit-là.

Joseph Ferdinand, professeur émérite de français à Saint Michael’s College et qui donnait l’impression de comprendre Haïti mieux que personne dans la salle, a pris tout le monde de court en disant qu’il n’y avait plus d’espoir pour Haïti. Kettly Mars et Billy St-Louis, un autre jeune cadre et brillant intellectuel qui a fait une licence à Champlain College au Vermont, ont rétorqué, mais Ferdinand n’était pas du genre à changer d’avis, du moins, ce jour-là.

Il était déjà passé de 20h30, la nuit battait son plein à l’extérieur, la foule se désagrège furtivement, mais Kettly Mars restait encore dans la salle pour échanger quelques mots avec des gens encore avides de parole, quand Laurence Clerfeuille lui rappelle qu’elle doit aller se reposer parce que, demain, très tôt, elle a un vol à destination de Caroline du Nord, plus précisément à Greensboro Elliott University Center.  

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