Dimanche 27 May, 2018

Jacmel : un carnaval national haut en couleurs

Jusqu’à 3h du matin, lundi, Jacmel fut le théâtre d’une festivité carnavalesque qui a rassemblé une poignée d’artistes de la ville, des artisans et de professionnels du papier mâché dont la plupart issus de divers départements du pays.

Dimanche 4 février, la population jacmélienne, en dépit des risques de coupes budgétaires qu’encourait le comité organisateur suite à la demande d’expulsion du populaire chanteur Sweet Micky dans le parcours, a tenu un évènement de qualité irréprochable et où la créativité faisait bon ménage avec le savoir-faire. Cette manifestation qui attire chaque année médias locaux et étrangers est la preuve que les habitants sont animés de la volonté de mieux faire, tout en crachant, à travers leurs œuvres tissées avec brio et soin, leurs frustrations, leurs colères, leurs désespoirs, les vicissitudes et les débâcles d’un peuple laminé.

 

Prélude

On est samedi soir, 10h, la ville est encore debout. Les habitants retardaient leur coucher. Certains ébénistes, grosses gouttes de sueur, retenaient le souffle de l’Avenue Baranquilla illuminée de projeteurs. Les marteaux, comme les clous, dansent sur les planches 2/4. Les stands reçoivent quelques bonnes couches de peinture, tandis que certains artisans racontent à leur atelier ce que représente pour eux cette festivité. Une opportunité de faire connaitre leurs œuvres au grand public mais aussi de rehausser l’éclat d’une ville côtière odoriférante, gorgée de sites touristiques attrayants, réputée pour ses fins plats, dotée d’un bord de mer où l’air frais caresse le visage luisant des visiteurs qui viennent tuer le temps. Tandis que le bar huppé Barak amusait certaines gens,  les décibels crachent, eux, certains titres carnavalesques, anciens ou nouveaux, y compris celui du rappeur Roody Rude boy,  « Ou mechan ».

26 ans depuis que Jacmel organise son carnaval haut en couleurs et qui n’a rien à envier aux autres festivités du même genre. Bayard Jean Bernard, un des jeunes professionnels de la ville, renchérit : « Le carnaval de Jacmel n'est pas âgé seulement de 26 ans, il n'est pas uniquement cette journée  chaude et très animée qu’on appelle Carnaval National où on voit tout simplement la grande foule se mélanger aux mascarades sur l'avenue Barranquilla, en marchant de l'ouest à l'est. Le carnaval de Jacmel, c'est surtout ce théâtre à chaque rue de la ville, ce spectacle empreint de comédies que concoctent les habitants eux-mêmes, les différents groupes masqués et des personnages typiques jouant leur scène tout en exhibant le talent des artistes et leur maitrise du papier mâché. C’est surtout, l'expertise des porteurs de masques sous un soleil de plomb pendant des heures, la passion pour la créativité ».

Carnaval de Jacmel

Sans ténors, bruit des cornes sèches

Dimanche 4 février, il est deux heures l’après-midi quand débute le grand défilé. « C’est la première fois qu’un défilé artistique commence à une heure aussi tardive », se plaint Johny Louidor, natif de la ville. « D’habitude, on le lance à 9h. Ce retard est dû au fait que le comité et le gouvernement central se déchiraient autour de la participation du chanteur populaire Sweet Micky. D’un côté, certaines personnalités ont exigé qu’on l’écarte du parcours pour ses propos salaces, ce qui a mis les deux camps dos à dos », poursuit ce chef de file d’une bande à pieds qui regrette qu’à 11h du soir, les bandes rara de la ville (plus d’une quinzaine) n’avaient pas encore fini de faire entendre le bruit des cornes sèches mêlés à la sonorité des chars qui avançaient vers eux timidement.

Loop a, en vain, tenté de contacter un membre du comité pour avoir plus de renseignements sur ce qui a causé ce grand retard et ce dysfonctionnement au niveau de l’organisation. Mais outre Sweet Micky qui fut exclu, les ténors port-au-princiens (Djakout # 1, Kreyol La, toujours présent chaque année) ont brillé par leur absence. Seuls les sept groupes locaux (Jouvenceaux, 45 Soldiers, etc) étaient sur les chars. « La créativité était à son summum », lâche Wilson Décembre.

Par dessus tout, le carnaval offre aux artistes de la ville et de ses environs la belle occasion de se rassembler, de valoriser leur talent, car ils s’en plaignaient beaucoup lors des éditions passées. Des dizaines d'artistes ont travaillé sans relâche pour finir leurs pièces à la fois caricaturales et artistiques. Beaucoup travaillaient dans des studios du centre-ville de Jacmel, où Simonis Lionel, pionnier de l'art du papier mâché, était basé, car il a acquis une renommée mondiale pour ses œuvres il y a trois décennies. « Il faut beaucoup d'argent et de longues semaines de travail intense pour faire les masques et les costumes élaborés. Certains artistes reçoivent un financement du gouvernement haïtien, tandis que d'autres, qui ne sont pas encore connus, doivent trouver des moyens d'emprunter de l'argent pour participer avec l'espoir de vendre leurs œuvres  aux touristes et d'obtenir une reconnaissance en dehors d’Haïti », a confié Simonis à Euronews.  

Loop Haïti revient, en images, sur le carnaval de Jacmel.