Jeudi 12 Décembre, 2019

Il faut "éduquer la communauté internationale sur la crise haïtienne"

Jeffsky Poincy, Petrochallenger. Photo: Alpha Haiti

Jeffsky Poincy, Petrochallenger. Photo: Alpha Haiti

On assiste depuis maintenant trois semaines en Haïti, au retour en force des mouvements de protestation de la population exigeant le départ du président Jovenel Moïse. Le chef de l'Etat, en réaction, a lancé un énième appel au dialogue rejeté par des secteurs importants de la vie nationale, mais supporté par la communauté internationale. Pour Jeffsky Poincy, Petrochallenger développant une expertise en développement économique et politiques publiques, cette communauté mériterait qu'on l'éduque sur la crise actuelle en Haïti. Nous lui avons posé quatre questions sur son dernier tweet relatif à ce sujet.

En tant que citoyen haïtien engagé, quelle représentation vous faites-vous de la "communauté internationale"?

Comme son nom l'indique, la communauté internationale est un ensemble d'acteurs internationaux ayant des intérêts stratégiques, géopolitiques ou commerciaux en Haïti qui se rassemblent autour de ces intérêts et qui se positionnent par rapport à ces intérêts aussi.

Dans le cas d'Haïti, on se réfère toujours au Core Groupe quand on parle de communauté internationale. Il est composé du Représentant spécial adjoint du Secrétaire général de l'ONU, des Ambassadeurs du Brésil, du Canada, de la France, de l'Allemagne, de l'Espagne, de l'Organisation des États américains, des États-Unis d'Amérique, de l'Union européenne.

Malheureusement, ces acteurs sont très influents dans l'écosystème politique haïtien. Notre statut d'État dépendant de l'aide étrangère de manière tacite leur donne une voix délibérative et un droit de s'ingérer dans nos affaires intérieures. Haïti reçoit l'équivalent de 11 à 13 % de son PIB en aide (aide publique au développement) entre 980 millions et 1 milliard de dollars par an. Et plus de 90 % de cette aide provient de membres du Core group, dont les États-Unis, le Canada, l'Union européenne, la France et l'Espagne. Ce sont les partenaires d'Haïti entre guillemets. Ils peuvent être dits amis quand les intérêts convergent, mais leurs actions et leurs positions peuvent aller à l’encontre des intérêts du peuple haïtien.

Beaucoup pensent que cette entité a ses responsabilités dans la situation de crise dans laquelle se trouve Haïti. Pensez-vous la même chose ? Si oui, comment expliquez-vous cela ?

La situation d'Haïti n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat d'une succession de choix économiques et politiques au cours des 30 dernières années. Et la plupart de ces choix sont soit soutenus par la communauté internationale, soit imposés par cette dernière. Donc oui, la communauté internationale est doublement responsable, sans pour autant nous décharger de notre responsabilité.

Très souvent, la communauté internationale, qui dit défendre la démocratie, le respect institutionnel, la souveraineté et les droits humains, soutient des régimes qui agissent contre ces principes et ces valeurs. C'est le cas du régime actuel, par exemple, qui jouit jusqu'à présent de l'appui sans réserve de cette communauté internationale. Ce mouvement actuellement mené par le peuple haïtien est un rejet d’ un système caractérisé par la corruption, l'impunité et l'inégalité sociale.

Le soutien de la communauté internationale à Jovenel Moïse est un déni de la légitimité de la voix de la population et un coup porté à la démocratie. C'est "piétiner" les exigences d'un peuple et d'une jeunesse pour une gouvernance responsable, un etat de droit centré sur la justice sociale et le respect de ses droits les plus élémentaires.

Vous prônez une démarche visant à "éduquer la communauté internationale". Qu'est-ce que cela veut dire concrètement ? Et pourquoi est-ce important, selon vous ?

Oui, j'ai fait un tweet disant que nous devons éduquer la communauté internationale sur la crise haïtienne. Pas au sens littéral, bien sûr. Les acteurs internationaux persistent à croire et à faire comprendre à leurs citoyens (à qui ils sont redevables) que la crise que nous vivons actuellement est une crise politique classique entre deux protagonistes, à savoir le pouvoir en place et l'opposition, et qu'il leur suffit d'un dialogue et d'un accord entre eux pour la résoudre. C'était une façon pour moi de faire comprendre à ces acteurs que s'il y a deux protagonistes dans cette crise, c'est le peuple haïtien face à un système corrompu (impliquant tous ceux qui le construisent, le reproduisent, le pérennisent d’où qu’ils se situent) qui contrevient à ses droits. C'était pour moi, en tant que citoyen, une façon de rejeter le processus de dialogue initié par Jovenel Moïse et supporté, même imposé par la communauté internationale. Ils doivent accepter que l'heure est à la rupture, et non au dialogue.
 
Il est également important de porter les revendications du peuple haïtien sur la scène internationale. Si ces acteurs sont impliqués dans la crise, les citoyens de leurs pays doivent être informés de leur implication pour les responsabiliser face à leurs positions et actions. C’est ce que nos compatriotes au Canada sont en train de faire, et j’encourage tous nos frères et sœurs de la diaspora à s’engager dans cette voie.

Qu'est-ce que vous aimeriez que cette communauté retienne sur les mouvements sociaux en cours actuellement en Haïti ?

La communauté internationale doit retenir que ces revendications aujourd’hui sont nourries pas une conscience collective populaire; que les conditions de vies inhumaines dans lesquelles se trouve le peuple haïtien sont le résultat d’un appauvrissement systématique perpétué par la corruption, l’impunité, la mauvaise gouvernance, les inégalités sociales et un reniement total de son droit à la vie et à la dignité humaine.

Elle doit interpréter l’expression de ce ras-le-bol généralisé d’une population entière comme ce qu’il est -  la fin d’un système privilégiant une minorité aux dépends d’une écrasante majorité croupissant dans la misère et l’indignité. La communauté internationale doit clairement percevoir le sursaut d’une jeunesse assoiffée d’un mieux-être, décidée à prendre les rênes de son avenir et de son destin en main. Tôt ou tard, elle devra s'aligner!

Propos recueillis par Raoul Junior Lorfils

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