Lundi 23 Juillet, 2018

Harcelée et victime d'agression sexuelle, Gaëlle Bien-Aimé témoigne

Gaëlle Bien-Aimé, humoriste

Gaëlle Bien-Aimé, humoriste

Les comportements inappropriés, le harcèlement et les agressions sexuelles s'enchâssent dans un coin encore peu visité de notre inconscient collectif. Ils ne salissent pas le frontispice des quotidiens. Et si d'aventure la radio ou la télé s'en emparerait, c'est généralement sous initiative militante ou à l'occasion d'une de ces pathétiques séances d'indignations unanimes, suite à une dénonciation spectaculaire ou à un viol retentissant. L'on s'offusque en général pour mieux se dérober. 

Ce refus de s'engager, cette mollesse dans la reconnaissance puis la lutte sans merci contre l'abjection dans laquelle on encastre parfois par ignorance, souvent par idéologie mortifère, mais toujours avec la même souffrance, la moitié de la population transparaît avec éclat dans nos lois, ces témoins vigilants censés fixer les cadres du vivre ensemble. 

En 2005, un décret venait éliminer dans le Code pénal la licence de tuer accordée aux maris cocus. L'adultère y est dépénalisé et le viol défini comme un crime contre la personne. L'article 278 pose les jalons d'une reconnaissance du forfait : 

"Quiconque aura commis un crime de viol, ou sera coupable de toute autre agression sexuelle, consommée ou tentée avec violence, menaces, surprise ou pression psychologique contre la personne de l'un ou l'autre sexe sera puni de dix ans de travaux forcés."

Cette épiphanie juridique, fruit acclamé d'années de lobbying international et de sueurs d'organisations féministes rate pourtant sa cible de peu : elle ne donne aucune définition opérationnelle au viol. Infraction sans éléments constitutifs n'est pas infraction crachent les juristes rigoristes. 

Or si le viol s'est encastré au forceps dans notre délabré corps juridique, d'autres méfaits dirigés contre les femmes jouissent encore d'un mépris légal toléré de nos consciencieux et affairés parlementaires. Entre autres, le harcèlement, nulle part mentionné dans le Code Pénal haïtien. Des peines spécifiques contre le droit de cuissage, ce privilège jouissif que s'accordent patrons et supérieurs hiérarchiques sur le corps disponible de leurs employées, démunies. Ou même spécifiquement la violence conjugale, cet élan destructeur, généralement à l'initiative masculine qui métamorphose les couples en antichambres de l'enfer, où la liberté, l'intégrité et la dignité de l'autre périssent en silence,  dans le mépris, la complicité et l'hypocrisie collective. 

Les femmes haïtiennes souffrent. Une coalition d'organisations de défense des droits humains estimait en 2016 qu'entre 25 et 70% de celles-ci ont été victimes de violence basée sur le genre. Plus de 25% de jeunes filles âgées de 18-24 ans ont rapporté avoir subi des abus sexuels avant l'âge de 18 ans et plus de 6% dénoncent avoir expérimenté des rapports sexuels physiquement forcés. Généralement plus pauvres que les hommes, elles sont gentiment invitées à se prostituer pour travailler. Harcelées au travail, pourchassés dans les rues elles doivent aussi affronter l'indifférence du système judiciaire, le risque de ne pas être crues quand elles témoignent, la peur même de dire l'horreur. 

Parce que la honte doit changer de camp. Parce que le monstre prospère dans le silence et la frilosité de ses victimes. Parce que dire sa peine, avoir le courage d'indexer le mal permet de se reconnaitre et de trouver dans l'autre victime, un compagnon de lutte circonstancié. Parce que la normalité du harcèlement et des agressions sexuelles sont serinées aux hommes et en font, souvent des monstres inconscients. Parce qu'un média se doit de s'engager, par humanité, par responsabilité. Nous lançons aujourd'hui sur LoopHaiti une série de témoignages authentiques de femmes victimes. 

Face à la caméra, elles diront à visage découvert ou pas l'immensité du dégât causé, l'urgence d'un dialogue, la nécessité de l'action. Nous inviterons des militants, experts et citoyens concernés à élever la voix pour crier tout haut, cette société calfeutrée qui oppresse la femme et refuse de le reconnaître. 

Nègès Mawon nous accompagne dans cette campagne #PaFèSilans. Campagne que nous lançons avec le poignant témoignage de l'humoriste et dramaturge Gaëlle Bien-Aimé. Elle effectue dans son passé récent et lointain un plongeon courageux : l'émotion y est brute, la lucidité, palpable, implacable. En ressort une femme libre, une combattante qui loin de se laisser définir par ses mésaventures s'en sert comme d'un bouclier. Pour soulever les consciences. Pour galvaniser. Pour inspirer. 

D'autres témoignages s'en suivront.

Widlore Mérancourt
Content Manager