Jeudi 12 Décembre, 2019

Handicap et transport en commun en Haïti : à quand la fin de l’enfer ?

Capture d'écran d'une vidéo de sensibilisation réalisée par l’association Vision pour les Personnes Handicapées en Haïti (VIPHA)

Capture d'écran d'une vidéo de sensibilisation réalisée par l’association Vision pour les Personnes Handicapées en Haïti (VIPHA)

Attention! Ce reportage a été produit en 2015 et primé par l'OIF dans le cadre de la 1ère édition du Prix du Jeune Journaliste en Haïti.

Non-voyants, sourds-muets, manchots ou unijambistes ; les personnes handicapées doivent faire face aux mêmes scénarios typiques du système de transport en commun que nous avons actuellement en Haïti. Vous êtes-vous déjà demandés comment ils font pour se déplacer et vaquer à leur occupation ? Quelques-uns tentent de nous décrire l’enfer qu’ils subissent dans ce secteur où prise d’assaut,  luttes, bourrades et glissades sont les règles. 

Il est environ 6 heures de l’après-midi, le temps s’annonce pluvieux. A l’angle de la Route des Dalles et de Lalue, se dresse un groupuscule de gens, tous aux aguets et visiblement impatients de rentrer préparer leur dimanche. Tout-à-coup, la petite foule se précipite comme un seul homme vers la première camionnette qui arrive en montant. Après plus de 30 secondes d’intenses bousculades entre les prétendants passagers, le véhicule est bondé. La façade de la station d’essence servant d’arrêt de bus se libère. Tout-le-monde est à bord, sauf moi et cet unijambiste, décemment vêtu, accroché à sa béquille.

« Je ne peux pas suivre ces gens, moi », mâche, d’un ton plaisantin, le quadragénaire handicapé. « Avant le goudougoudou(1), j’avais 2 pieds, je pouvais courir et grimper comme eux. Mais plus maintenant, sinon je me ferais jeter comme un vieux sac », lâche-t-il, dans un ricanement.

A Port-au-Prince, surtout aux heures de pointe, il règne dans le secteur du transport en commun une situation de sauve-qui-peut à laquelle même les plus gaillards n’arrivent à faire face correctement. Dans ces conditions, en plus des routes trop étroites, les égouts à ciel ouvert, les monts de détritus, les mauvais conducteurs et le phénomène des trottoirs transformés en marchés, « pas moins de 10% de la population haïtienne », selon Emmanuel Cossy, Directeur exécutif du Centre National de Défense des Démunis et Handicapés (CNDDH), vit en martyre à cause d’un handicap. « Certains soirs, pour rentrer chez moi après cours, je suis obligée d’affronter des foules agitées pour trouver une place dans un tap-tap », confie Pricile, une étudiante non-voyante de 23 ans.

Sourd-muet, manchot, unijambiste ou autres, tous doivent utiliser les mêmes moyens de déplacement, alors que les automobiles ne sont pas équipées pour être accessibles aux personnes à mobilité réduite, dont les plus affectées – selon certains spécialistes œuvrant dans le domaine – sont ceux avec un handicap moteur. Certains infirmes témoignent devoir parfois passer plus d’une heure d’attente avant d’être acceptés dans un tap-tap, les chauffeurs invoquant un manque d’espace pour accueillir leur chaise roulante ou leur déambulateur. « Et si une personne m’aide à monter dans un taxi, mais ne vient pas avec moi, parfois le chauffeur me fait descendre tout-de-suite, disant qu’il n’aura pas le temps pour m’aider quand j’arriverai à destination » se plaint Béatrice, une ancienne élève de St. Vincent(2) et membre d’une organisation de femmes handicapées.

De leur côtés, souvent accusés d’être hostiles à l’égard de ceux que la société haïtienne surnomme les kokobe(3), des conducteurs, passagers et policiers interrogés à ce sujet, s’innocentent et estiment « odieux et condamnable » le fait  d’abandonner une personne handicapée, « mais leur lenteur n’est pas toujours supportable », avoue Job, chauffeur de taxi depuis 13 ans. Du point-de-vue d’un spécialiste des droits humains ayant requis l’anonymat, « les conditions de déplacement actuelles des personnes déficientes résulte de l’insouciance de nos politiques et c’est une violation flagrante des droits de ces individus.  L’Etat doit prendre ses responsabilités, respecter et faire respecter leurs droits », rouspète-il, faisant référence aux Articles 9 (accessibilité), 19 (autonomie et inclusion dans la société) et 20 (mobilité personnelle) de la Convention de l’ONU relative aux droits des personnes handicapées, ainsi que celle de l’OEA, toutes deux ratifiées par l’Assemblée Nationale haïtienne en mars 2009. Il a aussi mentionné la loi haïtienne sur l’intégration des personnes handicapées adoptée en mars 2012.

Afin de pallier les injustices faites aux personnes à besoins spéciaux en matière de transport, en mars 2013, la Handicap International en partenariat avec des organismes nationaux, notamment le Bureau du Secrétaire d’Etat à l’Intégration des Personnes Handicapées (BSEIPH), avait organisé un concours d’idées à l’issu duquel un modèle de tap-tap conforme au thème « tap-tap pour tous » a été présenté par l’équipe gagnante. Félicité par le titulaire du BSEIPH, Gérald Oriol Jr, et financé à hauteur de 250 000 dollars américains par la Canadian Auto Workers (CAW), le projet pilote « tap-tap pour tous », qui  devait voir son prototype lancé depuis octobre 2014, a accusé d’un retard d’un an. Mais, malgré les difficultés, finalement « 2 autobus réaménagés et adaptés aux besoins des personnes handicapées – dont le plus petit a une capacité d’accueil de 25 à 27 passagers – viennent d’être mis sur la route de Delmas-Pétion ville pour une période d’essai allant du 5 au 9 octobre », informe Gaëlle Benoit, coordonnatrice de l’Unité Accessibilité Universelle du BSEPH, tout en annonçant une prolongation de la date d’essai, en vue d’une meilleure évaluation. « Après, avec les moyens nécessaires, les études et l’aménagement des infrastructures routières, la panoplie d’organismes impliqués dans ce projet pourra envisager d’autres actions, multiplier ces véhicules et étendre le service à travers la capitale et sur tout le territoire national, » renchérit-elle, confiante.

Toutefois, si des « efforts louables » ont été enregistrés dans la lutte pour l’intégration des personnes handicapées en Haïti, du point-de-vue du transport, les résultats sont jusqu’ici peu convaincants. Peut-être, quand la question sera considérée comme une « vraie cause nationale » comme le souhaite Junel Mercier, non-voyant, relationniste du Réseau Associatif National pour l’Intégration des Personnes Handicapées (RANIPH), ces gens pourront jouir de leurs droits, en commençant par celui d’avoir les moyens nécessaires pour se déplacer convenablement au sein du territoire national.

Raoul Junior Lorfils 

  • Onomatopée utilisé pour désigner le séisme du 12 janvier 2010
  • Centre éducatif pour enfants handicapés situé à Port-au-Prince
  • Appellation péjorative pour désigner une personne handicapée (physique)

 Ce texte a remporté le 3e prix du concours « Prix du Jeune Journaliste en Haïti en 2015 » organisé par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF)

Aussi disponible sur Le Nouvelliste : http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/153694/Handicap-et-transports-en-commun-en-Haiti-a-quand-la-fin-de-lenfer

et sur Haiti Connexion Network: http://haiticonnexion.blogspot.com/2015/12/notre-correspondant-en-haiti-raoul.html

Et sur Rezo Nodwes: https://rezonodwes.com/handicap-et-transport-en-commun-en-haiti-a-quand-la-fin-de-lenfer/

Recevez gratuitement les dernières nouvelles d'Haïti et d'ailleurs directement sur votre téléphone en téléchargeant l'App de Loop News :