Lundi 6 Avril, 2020

Haïti : un sac à dos solaire ambitionne de révolutionner l’éducation

Un des modèles du sac à dos Solobag avec une lampe sur sa façade principale. Crédit Photo : Solobag

Un des modèles du sac à dos Solobag avec une lampe sur sa façade principale. Crédit Photo : Solobag

En Haïti, seulement 3 % de la population vivant en zone rurale ont accès à l’électricité selon l’EDH (Électricité d’Haïti). Cette carence en énergie électrique compromet la vision de l’État à promouvoir « une éducation de qualité » qu’est le quatrième objectif de développement durable (ODD4) fixé par les Nations-Unies. Des jeunes entendent apporter une solution durable à travers une initiative qui se révèle tant ingénieuse qu'écologique : un sac à dos solaire.

Jouvens Gaéthan Bellot est décédé le 4 décembre 2016 à l’âge de 15 ans. Sa maison a été ravagée par un incendie au moment où le jeune écolier en classe de 7e année fondamentale s’apprêtait à étudier ses leçons. À l’origine de ce feu dévastateur se trouve une bougie avec laquelle le jeune Bellot étudiait sur une table. Ce, après une journée de classe fatidique d’après ce qu’avait expliqué sa mère Rosilia Jospeh*. Exténué, Bellot qui avait parcouru deux kilomètres à son retour de l’école, a été, semble-t-il, endormi alors que la flamme de la bougie propageait déjà le feu dans plusieurs compartiments de la maison. Fin tragique, l’écolier est mort calciné.

Faute de courant électricité, ce jeune espoir de la république s’est éteint et ne pourra plus briller dans le football comme le raconte l’un de ses camarades de classe de l’école Berceau du Savoir, Bolivar Louis-Saint. Le pire, son rêve de devenir médecin qu’il claironnait en permanence de son vivant a été consumé sous la proie des flammes dévorantes.

Cette disparition tragique a fortement écœuré sa mère Rosilia Joseph* jusqu’à entrainer sa mort en mars 2018. Une mort causée de suite de chagrin de son unique fils reconnait Saint-Ange Joseph, un membre de sa famille. Cette tragédie a marqué à jamais le village Los Palis, troisième section communale de Hinche, située à quelque 128 kilomètres de la capitale haïtienne, Port-au-Prince. Depuis lors, une prise de conscience grandissante refait surface dans la communauté de Los Palis sur la nécessité du courant électrique dans l’éducation des enfants vivant en milieux ruraux en Haïti. Une ressource importante dont la carence peut mettre en péril la vie et l’avenir des écoliers haïtiens.

Cette carence en électricité a aussi impacté la vie de Kervens Beltré, 13 ans, élève de troisième année de l’école Bon Samaritain de Los Palis. Pour Beltré, la mémorisation de ses leçons et la rédaction de ses devoirs doivent-être fait avant le coucher du soleil, sinon, il doit recourir à une lampe artisanale, « Lanp tèt Gridap*», alimenté avec du kérosène et du coton, afin de répondre à ses exigences académiques. D’ailleurs cette déficience en énergie électrique a été l’une des principales causes de sa chute dans le rang des élèves les plus performants de sa classe d’après son professeur Alner Charles.

Mais, cela n’a pas empêché au professeur de le pénaliser. « Je n’ai pas toujours les moyens de répondre à mes exigences académiques, certaines fois je ne peux ni étudier ni rédiger mes devoirs, le professeur m’inflige des coups de fouet quand je ne rédige pas mes devoirs, si j’avais du courant électrique, la situation saurait bien été différente », explique le jeune écolier avec désolation.

Son professeur, Alner Charles, lui, souligne qu’il n’est pas de mauvaise foi, ayant pris connaissance de son problème, il a fait appel à ses parents, Louisana Jean, sa mère et Durand Beltré, son père pour leur exposer la situation. Impuissante, Louisana Jean souligne que son enfant fait beaucoup d’efforts pour réussir l’année scolaire, mais le manque de moyens et de matériels académiques adaptés lui fait cruellement défaut.

Des ténèbres à la lumière

Suite à l’incendie ayant coûté la vie à Gaéthan Bellot en 2016, des directeurs d’écoles, des responsables d’organisations de la société civile se sont réunis afin de trouver des solutions appropriées à ce problème de carence d’électricité. L’idée première a été de parvenir à une « Konbit*» pour doter la localité de plusieurs lampadaires solaires. Mais un défi encore plus grand les attendait, des voleurs venant d’autres localités ont fait de l’initiative un projet tué dans l’œuf en dérobant la majorité des panneaux et les batteries.

« Nous avons prévu de placer des lampadaires dans des points stratégiques avec le support de la société Ekotek, dès le début de l’initiative les panneaux ont été volé par des malfrats venant d’autres localités » déplore le directeur de l’école Bon Samaritain de Los Palis, Sonel Jean.

En juin 2017 vient une idée lumineuse, soit 7 mois après la tragédie du petit ‘’Jouvens’’, un jeune professionnel diplômé en commerce international à l'Université de Tamkang (Taïwan), Mike Bellot, âgé de 26 ans, cousin de Jouvens Gaéthan Bellot, rêve de trouver une solution qui pourrait éviter la répétition de pareil drame. Il a abouti à l’idée de confectionner un sac à dos, équipé d’un mini panneau solaire et d’une lampe électrique rechargeable afin que les écoliers haïtiens vivant en zone rurale et n’ayant pas accès à l’électricité puissent étudier et rédiger leurs devoirs durant la nuit. D’ici là est né le Solobag.

« Le solobag est un sac à lumière à plusieurs variétés, dotées d’environ 6 poches, 2 grandes et 4 petites, équipé d’un mini-panneau solaire intégré ; une batterie de 20 000 mA ; un projecteur lumineux situé sur la face principale et un port USB capable de recharger des téléphones portables » explique Mike Bellot.

Une création surprenante qui s’appuient sur le 7e ODD « l’énergie propre à un coût abordable » et qui envisage de contrecarrer « le black-out » meurtrier qui freine le développement scolaire des enfants. « Haïti possède le taux le plus bas en accès à l’électricité en milieu rural dans la zone Amériques, soit 3 % » répète Mike Bellot en se basant sur un rapport de la banque Mondiale. « Je rêve d’éclaircir l’avenir des enfants haïtiens avec le Solobag et je ne souhaite voir aucune vie détruite comme celle de mon cousin faute d’électricité », argue-t-il.

Une cohorte d’enfant bénéficiaire du sac-à-dos Solobag / Crédit Photo : Solobag

 

Un produit local, écologique et innovant

« Aux problèmes locaux des solutions locales », tance Bellot. Si les déchets plastiques, en particulier les sachets d’eau usés, sont des agents polluants pour l’environnement et un fléau pour les rues des différentes régions du pays, elles sont devenues des matières premières pour la confection du sac à dos Solobag. D’une pierre deux coups, monsieur Bellot et son staff composé de Wendianne Torcel et Davidson Toussaint et Diego Desulmé, proposent une valise dotée d’énergie solaire au profit des écoliers, mais aussi un accessoire scolaire faite à base de déchet plastique non biodégradable afin de lutter contre la pollution des plastiques. Une avancée faite, grâce à un partenariat avec l’entreprise d’innovation "Arris et Desrosiers" qui depuis 2015 se spécialise dans la confection d’accessoires scolaires faits à base de déchets plastiques recyclés.

En effet : « plus de 15 compagnies d’eau potable produisent environ 450 000 sachets d’eau tous les jours dans la capitale selon les enquêtes menées auprès des producteurs », indique James Desrosiers, co-fondateur de l’entreprise de recyclage de plastiques. Travailler de concert avec Bellot pour un Solobag écologique est selon lui une action convergente pour éclairer l’avenir des enfants haïtiens dans un pays où les déchets ménagers non ramassés sont de 1 million 673 mille 750 tonnes par an et les déchets plastiques ménagers eux 93 mille 730 tonnes par an selon la Banque Mondiale.

Un projet limité, mais ambitieux

Faute de financement et d’une forte capacité de production, la start-up se limite dans ses ambitions. « Nous ne disposons pas encore des machines industrielles dont nous rêvons, des matériels et fournitures essentielles pour accroître notre capacité de production », regrette Monsieur Bellot. Toutefois, il précise que le partenariat entre les deux « Start-up » facilite la production quotidienne d’une centaine de sacs à dos.

Pour Los Palis, le rêve du staff de Solobag est de voire chaque écolier de la section communale avec un sac à dos lumineux. Cependant, faute de moyen économique pour se procurer une valise à 1500 gourdes soit 15 dollars américain ou 14 euros seule une quantité réduite de parent en ont pour leur enfant sur un effectif de 154 que contient l’école Bon Samaritain. Voulant donner l’accès à tout prix aux élèves nécessiteux, le staff de la start-up offre la possibilité à des donateurs de la diaspora haïtienne à travers une plateforme numérique, d’acheter un sac à dos pour un enfant nécessiteux et la start-up s’assurera de la livraison.

Le jeune innovateur mis sous le projecteur du monde par Forbes Magazine en décembre 2018, ne limite pas ses ambitions au territoire d’Haïti. Son plus grand rêve : exporter ses produits dans des pays où l’accès à l’électricité demeure un luxe. « J’ambitionne d’impacter la vie de 1,2 milliard de personnes soit 16% de la population mondiale qui selon les statistiques de l’Agence internationale de l'énergie datée de 2016, n'ont pas accès à l'électricité » explique Bellot.

Mike Bellot : Jeune Entrepreneur et inventeur du Solobag / Crédit Photo : Solobag

 

En attendant sa plus grande fierté c’est qu’après une enquête réalisée auprès des consommateurs du Solobag, les parents de Kervens Beltré lui ont annoncé que leurs fils ont nettement progressé en matière de performance académique en passant d’une moyenne de 5 de la première évaluation pour parvenir à une moyenne de 7 pour la deuxième évaluation grâce aux bienfaits du Solobag.

Marc-Evens Lebrun

Lanp tèt Gridap*, lampe artisanale alimentée avec du kérosène, et surtout en usage dans les familles les moins fortunées en Haïti.

Konbit*, forme de mise en commun faite par des citoyens vivant dans une communauté donnée.

Rosilia Joseph*, nom d’emprunt de la mère de Jouvens Gaéthan Bellot sous demande de sa famille.

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