Jeudi 4 Juin, 2020

Haïti : au cœur d’une lutte entre groupes armés et l’Exécutif

Une photo du groupe armé La Savane des Cayes, dirigé par Kilikou, novembre 2019. Crédit photo: Ralph Tedy EROL/Ted'Actu

Une photo du groupe armé La Savane des Cayes, dirigé par Kilikou, novembre 2019. Crédit photo: Ralph Tedy EROL/Ted'Actu

Pas moins de 76 gangs armés sont répertoriés en Haïti en 2019. Un chiffre qui s'accroît à mesure que l’insécurité s’offre plus d’espace dans le pays. À part l’objectif de troubler la paix publique, ces hommes s’attaquent au pouvoir en place pour s’offrir justice.

L’Histoire d’Haïti est jalonnée de crises politiques et de prises de pouvoir à la pointe des armes. 2004 est la dernière en date où une guérilla a pris forme au vu et au su de tout le monde pour mater l’ancien président Jean-Bertrand Aristide. Le chaos qui s’en est suivi a bousculé Haïti dans la charte des Nations Unies sous le chapitre 7. Les forces multinationales stationnées au pays pour rétablir l’ordre peu après le départ d’Aristide a cédé la place à la MINUSTAH (Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti). 

Le bicolore haïtien hissé au niveau de la Savane des Cayes

Deux ans après le retrait des forces onusiennes dans le pays (octobre 2017), la population sombre à nouveau sous le poids de l’insécurité où des groupes armés poussent à l'envie. Fait surprenant : plusieurs de ces groupuscules masquent leurs forfaits sous des revendications sociales. À cet effet, on s’est proposé de pénétrer un quartier défavorisé au Sud d’Haïti, abritant l’une des poches de gang les plus redoutables de la région : La Savane des Cayes (ville située à 200 km de Port-au-Prince, capitale d’Haïti).

 

Haïti croise le fer à l’insécurité galopante

Depuis plusieurs mois, Haïti fait face à la recrudescence de l'insécurité, des gangs armés squattent le territoire national. Si la motivation des uns reste insoupçonnée, d’autres se réclament de la tête du président en poste, Jovenel Moïse, déjà en proie à des brouilles de toute sorte. Le groupe armé de la Savane des Cayes est un cas d’espèce.

 

Libérée du joug féroce d'une dictature en février 1987, Haïti titube sous le poids d'une démocratie qu'elle peine à rendre effective. Les conditions de base font défaut dans la partie Ouest de l'Île d'Hispaniola. Le recours aux pratiques peu orthodoxes est la voie la plus accessible à une population en qu problème.  

Citerne de la Savane des Cayes

Malgré que le pays n'est pas producteur d'arme, plus de 500 mille pistolets circulent illégalement en Haïti, selon Commission Nationale de Désarmement, Démantèlement et Réinsertion (CNDDR). C'est sur le marché noir que le groupe armé de la Savane des Cayes a su procurer de ses munitions.

Des hommes armés habitant la Savane des Cayes

 

Selon l’article 268.1 de la constitution de 1986 (amendée en 2011), tout citoyen a droit à l’autodéfense armée dans les limites de son domicile. Cependant, porter ou détenir une arme et s’en servir légalement en Haïti requiert un processus à suivre en 6 étapes avec l’autorisation expresse et motivée du chef de la Police Nationale d’Haïti (PNH). Les conditions sont les suivantes : « I) Adresser une correspondance au Directeur Général de la PNH sollicitant l’autorisation de légaliser une arme avant même de l’acheter en fournissant d’autres informations nécessaires, telles que la qualité, le calibre, le numéro etc. ; II) le dépôt de pièces contenant deux (2) photos d’identité du demandeur ; III) une (1) copie de sa pièce d’identité et la copie de tout autre document pouvant attester l’activité professionnelle ou commerciale de ce dernier (lettre de travail, patente etc.) ; IV) passer une entrevue au Cabinet du D.G de la PNH ; V) payer un permis de détention d’armes à feu à la DGI ; VI) remplir les formalités balistiques et décrocher son permis au Service de Permis d’Armes à Feu (SPAF) ».

Pourtant, à la Savane des Cayes, les pistolets automatiques proviennent que de sources obscures. Parmi lesquelles, les bandits accusent un policier de vouloir échanger son arme contre du cannabis. « L’arme est tout simplement confisquée », confient-ils. 

 

Au niveau de la Savane des Cayes, ces hommes armés affirment qu’ils n’ont pas besoin de la Police Nationale d’Haiti pour sécuriser la zone. Ils peuvent s’assurer seuls de la bonne marche du quartier allant jusqu'à interdire aux étranger de fouler leur territoire conquis sous peine d’être fouillé et questionné. Le leader de cet attroupement est reconnu sous le sobriquet : Kilikou.  

 

Kilikou est un ancien pêcheur de poissons (qui s'est fait) reconverti en chef de troupe. Frustré, ce dernier a formé une équipe armée pour se battre contre le "système", dit- il, en cloisonnant la zone, couper tout contact avec l'extérieur et y régner en maître. Ce leader autoproclamé bénéficie du support de ses pairs et d'une frange de la population pour exercer son pouvoir. Ses protégés seraient prêts à tout pour empêcher que leur leader soit mis sous les verrous et répondre de ses supposés forfaits devant la justice, selon leurs dires.

 

Etre en possession d'une arme c'est résoudre une partie de l'équation, l'approvisionnement en munition demeure une casquette chinoise pour ces détenteurs. Les hommes de Kilikou comptent sur la bonne volonté de l'opposition, en particulier, l'ancien Député de la circonscription Delmas - Tabarre, Arnel Bélizaire pour se ravitailler. 

 

L’ancien militaire et opposant farouche du pouvoir en place n’a pas eu le temps de répondre à l'urgence de ces hommes armés. Il a été arrêté dans la matinée du samedi 30 novembre 2019, à l’entrée de Jacmel (ville située dans le département du Sud-Est d’Haïti), pour « complot contre la sûreté intérieure de l’État pour avoir proféré des menaces jugées incendiaires par la justice haïtienne ».

Arnel Bélizaire, lors de sa présentation à la DCPJ

Quelques jours après, il a été auditionné au Parquet de Port-au-Prince par le Substitut Commissaire du Gouvernement, Gentil Souvenir, avant d’être incarcéré au Pénitencier National (le plus grand centre carcéral du pays), en attendant la suite de son dossier transféré au cabinet d’instruction. 

Lors d’une interview accordée au journal en ligne Ted’Actu, Arnel Belizaire s’était clairement prononcé sur la situation des quartiers populaires en Haïti, manipulés par des secteurs clés du pays. Le nom de plusieurs grands commis de l’État, des politiques et des entrepreneurs y sont cités. Il a également donné une idée de la provenance des armes dans les ghettos. 

 

48 heures avant son arrestation, soit le 28 novembre 2019, lors de la cérémonie de lancement du Programme de Financement des coopératives agricoles pour le département de l’Artibonite au Palais National, le président Jovenel Moïse a promis de démanteler les gangs armés et de mettre hors d’état de nuire, non seulement les bandits, mais aussi quiconque aurait l’intention d’empêcher la population de vaquer à ses occupations. Une déclaration qui, selon plus d’un, vise l’ancien allié de Jean Bertrand Aristide, ex-président d’Haïti élu à deux reprises (1991 et 2001).

 

En dépit de cette sévérité affichée par le premier citoyen de la nation, des organismes de défense des droits humains accusent d'être en connivence avec les gangs armés. Dans une audition au congrès américain en date du 10 décembre 2019, Pierre Espérance du Réseau National Haïtien des Droits Humains (RNDDH), persiste et signe que c'est l'administration de Monsieur Moise qui distribue des armes et alimente en munition les hommes armés dans les bidonvilles. Ce qui a engendré 5 massacres dans la Capitale ayant causé la mort de 127 personnes au total, notamment à la Saline où on a recensé 71 décès, 11 femmes violées et 400 maisons détruites. Ces armes, dit-il, sont remises aux chefs de gang dans le but d’intimider où d’éliminer les adversaires politiques et souvent ce sont ces mêmes armes qui se retournent contre le pouvoir.

Un homme armé à la Savane des Cayes sécurisant son fief

Parallèlement, l’un des soldats de Kilikou dénonce les représentants du PHTK dans le département du Sud, les accusant d’avoir distribué de l’argent dans certains quartiers populaires dans le but de faire intimidation à l’opposition. Une déclaration qui n’a pas laissé indifférent le Délégué Départemental du Sud, Serge Chéry, particulièrement indexé dans ce dossier de distribution d’armes et d’argent dans la ville des Cayes. 

 

Au-delà de la lutte contre le pouvoir en place, ces hommes armés habitant Savane des Cayes, ont été indexés dans des actes de Kidnapping dans la 3ème ville du pays. Parmi lesquels, un prêtre catholique qui a été libéré sans rançon, selon les ravisseurs.

 

Lors d’une conférence de presse tenue au commissariat des Cayes, le 6 novembre 2019, le porte-parole de la Direction Départementale Sud de la PNH, Pierre Yves Lesaye a affirmé avoir appréhendé plusieurs individus pour kidnapping, vol à main armée, association de malfaiteurs, assassinat et acte de cambriolage. Ils seraient coupables d’assassinat de plusieurs policiers et civils à Port-au-Prince ainsi que dans la ville des Cayes. Entre la lutte à main armée contre le pouvoir, des actes de vols, d’assassinat et de kidnapping qui rongent la ville des Cayes, quel impact de telles pratiques peuvent avoir sur le développement social du pays ? Nous avons interrogé le sociologue Wenchel Jean-Baptiste, PDG de Radio Télé Caramel des Cayes.

 

De toute façon, les hommes de Kilikou sont clairs : pas de trêve sans la démission de Jovenel Moïse. 

 

Le groupe armé de la Savane des Cayes est, pour certains, le spécimen d'une réalité endémique dans les bidonvilles haïtiens. Les vicissitudes, les privations permettraient de mieux saisir les contours de ce pullulement de bandes armées un peu partout en Haïti.

 

Ralph Tedy EROL (Texte et photos)

Peterson Noel (Montage)

Delanot Philippe (Caméra)

 

Documents consultés

Rapport de la Commission Nationale du Désarmement, Démantèlement et Réinsertion (CNDDR) 

La Constitution de 1986 

Conditions pour porter ou détenir une arme en Haïti (Loop Haiti)

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