Mercredi 11 Décembre, 2019

Guerre de langues dans une église protestante haïtienne à New York

Des fidèles Haïtiens à l’église de Dieu Mont des Olivées de Philadelphia, aux États-Unis.

Des fidèles Haïtiens à l’église de Dieu Mont des Olivées de Philadelphia, aux États-Unis.

On avait quand même tort de croire que le problème de cohabitation de la langue française et du Créole haïtien (CH) ne dépasse pas les frontières d’Haïti. C’était « bien compté, mal calculé. » Même dans la diaspora nos compatriotes, semble-t-il, ne peuvent pas encore trancher entre le CH et le français. L’une de mes récentes excursions à New York m’a ouvert les yeux sur les enjeux réels de cette diglossie.

 

Un samedi d’avril, j’ai pris le bus qui emmène à New York. Après plus de 6 heures de voyage, j’ai déposé mes valises à Queens, une communauté qui, d'après les informations, héberge en majeure partie des éléments de la classe moyenne newyorkaise. Un vieil ami avec des allures chrétiennes m’a ouvert les portes pour y séjourner. Je le salue dans ce texte.

Le lendemain, c’était déjà dimanche, et ce frangin a eu la sagesse de m’inviter à l’église. J’ai acquiescé, sans broncher. On a pris un taxi ; nous voilà sur les parterres du temple sacré. Les gens sont chaleureux, ils sourient pour un rien, quelqu’un m’a même offert une bouteille d’eau que j’ai refusée. Tout le monde s’asseyait enfin, et on se rapprochait des douze coups de midi.

  

À l’ouverture de la séance, le célébrant principal demande à l’assistance : « Vous y êtes ? », et les gens ont candidement réagi : « Oui ». Soudainement, je me souviens d’une raclée à laquelle j'avais eu droit à l’école des Frères de Saint Joseph de Port-de-Paix pour n’avoir pas répondu « nous y sommes » à cette même question. D’après l’un de mes anciens professeurs, c’est la forme jugée grammaticalement correcte. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai jamais eu ni le temps ni la curiosité de m'enquerir sur la véracité de cette règle- si c’en est une.

 

Quelques minutes plus tard, une chrétienne vient faire la lecture d'un extrait de l’ancien Testament. Elle était beaucoup plus intéressée à traîner les voyelles « u » et « e » que de se confier à la cadence du texte. Je tenais à la main une copie de la sainte Bible, et je peux vous confier qu’elle a sauté plusieurs passages. Le stress et l’absence de fluidité dans la langue de Molière transparaissent de son visage et de sa voix. À la fin de sa prestation, elle a repris la formule de rappel « parole du Seigneur », et peu de monde s'en souvient de la réponse appropriée « nous rendons grâce à Dieu. »  

 

Puis, vient la lecture de l’évangile, suivie de l’homélie du jour commentée par un pasteur invité pour la circonstance. Pendant plus d’une quarantaine de minutes, le serviteur fidèle du Seigneur n’a employé un seul mot en créole haïtien. Pendant un certain temps, j’ai contourné la salle pour prendre le poulpe du message, et il est clair que la langue française n’a pas beaucoup aidé à faciliter la compréhension. Je ressens- souffrez que j’exagère un peu- une forme d’agonie dans laquelle les gens se trouvent parce qu’ils sont forcés à capter un discours dans une langue avec laquelle ils n’ont pas de grande proximité.

 

Il était déjà passé de 2h PM, et à l’église c'est comme si tout venait à peine de commencer. Alors, j’ai compris que c’était le temps de plier bagages, partir a la recherche d’autres chats à fouetter, par exemple un pain à mettre sous la dent. Je me suis mis debout et, en deux temps trois mouvements, j’ai suivi l'allée qui mène à la porte. Avant de tourner le dos entièrement a l'assistance, j’ai demandé à une jeune demoiselle s’il était d’usage que la messe soit dite en français par ici. Elle m’a répondu par l’affirmatif. Questionnée sur le nombre de locuteurs francophones qui se retrouvent régulièrement dans l’enceinte, elle m’a conféré qu’ils sont très peu et que les gens sont entièrement créolophones. Je n’ai pas voulu l’embêter davantage, alors j’ai lâché prise.

 

Deux enfants se dirigeaient vers la porte de sortie, je les ai accueillis avec sourire pour les rassurer de mon amabilité. Malheureusement, ils se souciaient de préférence de leur propre univers que d’essayer à intégrer le mien. Pour casser l’écueil de la honte, j’ai lancé :

  

- How are you guys?  

 

- Good.   

 

- Did you have fun today? 

 

- Yes. (Ils font signe de partir juste avant que je les retienne pour une dernière question.) 

 

- Do you speak French  

 

- No. 

 

- Okay. Does your Mom speak French ? 

 

- No. 

 

Puis, ils ont vidé les lieux sans me dire au revoir. À la vérité, ce n’était même pas des accointances, juste deux cobayes qui sont utilisés à leurs dépens, et qui auraient payé le prix du silence si au moins ils savaient à quel jeu ils participaient. Je les rends hommage dans ce texte pour leur chaleureuse collaboration.  

 

Sur la route, j’ai pensé aux nombreuses péripéties des compatriotes haïtiens qui sont snobés au jour le jour par des locuteurs qui utilisent la langue française comme outil de zombification. Je me souviens également de ma mère qui essaie toujours de prononcer correctement le mot « merci » mais, malgré elle, n’aboutit souvent qu’à « merc-i-u. » Je me rappelle d’une amie qui pouvait dire, un jour, je sais parler français et je n'ai pas d'emploi.  

 

Tout ça pour le comble d’un mythe forgé autour d’une langue, et qui continue de hanter le sommeil de plus d’un tant en Haïti qu’à l’étranger. « Konmsi pale fransè vle di lespri. » 

 

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