Lundi 6 Juillet, 2020

Grégoryleroi : « J. Moïse a perdu la bataille de l’opinion publique »

Le président haïtien Jovenel Moise/AFP

Le président haïtien Jovenel Moise/AFP

Dans le cadre des consultations suite à la conférence de presse du président Jovenel Moise, Loop Haïti a interrogé Gregoryleroi autour de l’une des rares prises de parole du président de la République dans le contexte actuel. Gregoryleroi, a fait des études en Communication et Marketing et, actuellement, pousuit d'autres études en Sémiotiques et Stratégies, spécialité : sémiotique politique. Il est détenteur d’une licence en Droit et d’un diplôme en Psychologie de l’Université d’Etat d’Haïti.

Que pensez-vous de la conférence de presse du président Jovenel Moise ?

Je crois que la rue a répondu à cette question. Je présume que la réaction collective, synchrone, observée suite à la conférence de presse du président Moïse n’est pas celle qui a été prévue par son équipe, c’est une conjecture.

Les institutions se sont vidées rapidement. Les commerces ont fermé leurs portes. La rue s’est embrasée. Des barricades érigées un peu partout dans la zone métropolitaine et dans certaines régions. Ce mardi a pris étrangement des airs de 6-7 juillet 2018. Si nous ne sommes pas en train d’assister à une redéfinition des rapports entre pouvoirs publics et gouvernés —ce qui mériterait notre attention— cela traduit un déficit critique au niveau des structures de communication et des relations publiques du président Moïse. C’est anormal que le message du président ne passe pas et suscite parfois l’effet inverse. Cela m’étonnerait de savoir que le président avait souhaité la démission de quatre membres de la commission créée par lui une semaine plutôt suite à sa conférence de presse.

Qu’est-ce qui a manqué selon vous à cet événement pourtant apparemment très attendu ?

En fait, les prises de parole d’une personne dépositaire de l’autorité publique - ou toute autre personnalité importante - ne doivent jamais être laissées à la merci du hasard et au gré des évènements. C’est une qualité conséquente dans la démocratie. Toute sortie publique doit être analysée, mesurée et planifiée avec minutie. La marge d’improvisation doit être réduite à minima. Il convient aussi de souligner dans ce cadre que la communication unidirectionnelle est définitivement révolue. Le fameux Top-Down n’est plus viable surtout en communication publique et politique, or c’est l’impression partagée à l’issue de la conférence. Le schéma de communication dans ce cadre était vertical et tant qu’on y est, on note que le bicolore y était invisible. On a l’impression que Monsieur Moise a parlé davantage pour lui que pour ses cibles. La préparation ne semble pas avoir été le point fort de cette conférence dont l’invitation a été envoyée 30 minutes avant sa tenue.

Suivant votre analyse, que peut-on retenir de la conférence de presse de Jovenel Moise ?

Le cadre référentiel dans le processus de communication est fondamental. Ainsi, le « système » ne veut pas nécessairement dire la même chose pour moi que pour un technicien en informatique ou un ouvrier, d’où la nécessité d’articuler le plus possible une terminologie accessible et compréhensible avec un message fluide et précis. Une communication efficace privilégie la compréhension commune quitte à puiser dans le lexique de l’autre au risque d’altérer son message mais produire l’impact espéré. Un proverbe haïtien traduit éloquemment cette logique concessionnelle : « sa w pèdi nan lajè, w a genyen l nan longè ». Mais cela ne semble pas avoir été pris en compte dans la préparation du message de Monsieur Moïse.

On retiendra, toutefois, que le président a réitéré son appel au dialogue lancé 18 mois plus tôt. Sur toute la durée de la conférence de presse on note plus de 40 occurrences du mot « système ». Mais c’est quoi le système que dénonce le président Moise ? La question est pendante. Dans un autre registre, il est intéressant d’avoir des retours immédiats sur nos actions de communication mais à mon avis, une mère de famille serait plus rassurée d’entendre de la bouche de son président que ses enfants reprendront les chemins de l’école lundi prochain, par exemple, plutôt que de se contenter de suivre son regard.

Des internautes estiment que certains sujets pourtant clés n’ont pas été abordés dans la conférence, partagez-vous leur avis ?

Cette question me fait penser à une chanson de Michel Fugain reprise par Michel Sardou : « je n’aurai pas le temps », la composition est éloquente, je la recommande. Je ferme la parenthèse.

En effet, les gens sont pressés, parait-il. La vie moderne nous astreint à une course avec le temps – qu’on ne saurait gagner -, d’où la priorisation. Je pense que c’est ce que le président a fait, il a priorisé. Il ne saurait aborder tous les défis de l’heure en une soixante de minutes.

Toutefois, certains sujets tels l’affaire Petrocaribe et les événements qui se sont produits à La Saline en novembre 2018 ne devraient pas être passés sous silence. Ce sont des sujets qui éveillent l’intérêt public et dont on ne peut rasséréner la portée dans le débat commun. Autant les aborder et en fixer une position d’Etat. En communication, comme dans d’autres sphères, la crédibilité joue un rôle prépondérant. Sans crédit, le message est voué –souvent- à l’échec.

Je crois que Monsieur Moise a perdu la bataille de l’opinion publique, sur des sujets précis comme l’affaire Petrocaribe ou la caravane changement. Je retiens que les journalistes étaient tous à la hauteur.

Un point relevé que vous aimeriez relater ?

En effet, la communication est sollicitée à des fins plurielles, notamment cognitives, affectives et ou conatives. Comme je l’ai dit, la question de la crédibilité y joue un rôle central. Dans la gouvernance moderne, bien cadrée, la communication permet d’anticiper des situations et contribue à une préparation qui rend l’avenir moins incertain. C’est une composante essentielle. Mais elle doit être planifiée, intégrée. Dans la pratique, elle doit aussi être orientée dialogue, le modèle émetteur-récepteur étant obsolète. Autant être à l’écoute et préparer des listenings points plutôt que de talkings points. Il y a toujours moyen de mieux faire.

Propos recueillis par Websder Corneille

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