Lundi 21 Octobre, 2019

Gourde ou dollar, quelle monnaie pour développer l’économie haïtienne?

Illustration de la Gourde et du Dollar - Crédit _ Haiti Connexion

Illustration de la Gourde et du Dollar - Crédit _ Haiti Connexion

L'Administration Moise/Lafontant a pris, en mars dernier, un décret qui n'a pas fait l’unanimité: celui de libeller en gourde toutes les transactions financières en Haiti. Cinq mois plus tard, le taux de change passe de 64.35 à 70 gourdes pour un dollar américain. Cette débâcle de la gourde suscite une infinité de questions. D’abord, laquelle d’entre elle est réellement avantageuse à l’économie haïtienne ?

« La gourde est la seule monnaie qui a cours dans le pays. Toutes les transactions commerciales sur le territoire national sont exigibles en gourde, dans la monnaie nationale », formule l’article 2 de l’arrêté présidentiel en date du 1er Mars 2018. Une mesure qui renforce la constitution de 1987 de la République d’Haïti en son chapitre premier (1), article six (6) quand elle stipule que « l’unité monétaire nationale est la gourde ».

Divisée en centime, cette devise sert depuis après l’indépendance, de principal moyen d’effectuer des transactions financières à travers le pays. Sous la présidence de Jean Pierre Boyer en 1827, 7 billets à valeur de : une (1), deux (2). Quatre (4), huit (8), dix (10), seize (16) et vingt-cinq (25) gourdes, ont été imprimés et autorisés par la loi du 16 Avril 1827. Quatre-vingt-douze (92) ans plus tard, par rapport aux proximités commerciales existant entre les Etats-Unis et Haïti, la convention du 13 Avril 1919 (devenue caduque en 1969) fixa le taux de change à cinq (5) gourdes pour un dollar américain. Depuis, la présence du dollar fait effet de concurrence avec la gourde. Et le marché monétaire haïtien connait un dollar informel qui demeure dans le langage commun «le dollar haïtien», bâtit sur l’illusion que cinq (5) gourdes valent toujours un (1) dollar.

Avec un taux de change où 1 dollar avait une valeur de plus de 63 gourdes, l'Administration Moise-Lafontant estimait, en mars dernier, important que les transactions en monnaie courantes soient aussi libellées en gourdes.

Doit-on dollariser ou non?

« Il est important de rappeler qu’il existe deux types de dollarisation», souligne, lors d'une entrevue accordée à un media de la capitale, Etzer Emile, économiste et auteur du livre ‘’Haïti a choisi de devenir un pays pauvre’’. « Il existe la dollarisation totale ou intégrale qui est : l’abandon par un pays, de sa monnaie nationale pour adopter le dollar américain ou l’utilisation d’une monnaie liée au dollar américain à parité fixe comme monnaie principale», c’est le cas d’au moins dix (10) pays dans le monde dont trois (3) dans l’Amérique : l’Equateur, le Panama et le Salvador ; et la dollarisation partielle ou dollarisation de fait qui est « le fait pour un pays de garder sa monnaie nationale en circulation mais tout en permettant aussi d’effectuer librement des paiements et des transactions avec la monnaie étrangère en particulier le dollar américain ».

Dans le cas d’Haïti, la dollarisation est partielle, puisque le dollar est utilisé, parallèlement à la gourde. Utiliser ou non le dollar n’est pas le principal problème si l’on veut croire les déclarations de l’économiste Etzer Emile. Le problème est plutôt lié au système variable du taux de change. « Ce ne sera pas un problème si un dollar américain vaut 66 gourdes, explique Etzer mais c’est un grave problème si ce même dollar qui a été à 66 gourdes passe à 69 gourdes dans un mois ou 75 gourdes dans un an». A ce moment, avait-t-il ajouté «la planification macroéconomique du pays serait imprévisible et la spéculation serait un facteur dérangeant à l’économie nationale».

L’économiste établissait, durant son intervention, un parallèle pour expliquer que, la quantité de gourde n’explique pas sa valeur réelle par rapport au dollar, mais sa valeur dépend de préférence de la quantité qui augmente quand la gourde est passée de 60 à 63 par exemple. Etzer Emile rappellait, en répondant aux questions de Wendel Theordore, qu'il fallait (le jour de l'entrevue) 125 dollars jamaïcains pour 1 dollar américain (...), 110 Yan japonais (110,59 ce mardi 14 aout 2018) pour 1 dollar américain or en Haïti il fallait seulement 64 gourdes pour 1 dollar, alors que l’économie haïtienne est plus faible que celle de ces deux pays. Ce qui explique que, le véritable problème de la gourde est son instabilité ou sa fluctuation mais pas sa quantité.

Dollarisation, avantages et inconvénients

Dollariser une économie aura inévitablement ces effets sur l’économie haïtienne, avec ses avantages et inconvénients, la dollarisation peut être une arme à double tranchant. Comme principaux avantages on peut souligner que : a)- elle permet d’éviter les crises liées à la monnaie ou à la balance des paiements. Sans monnaie nationale, il ne peut y avoir de forte dévaluation, ni de menaces de sorties de capitaux motivées par la crainte d’une dévaluation. b)- Une intégration plus étroite, avec l’économie américaine et les économies du monde entier, seraient facilitées par la baisse des coûts de transactions et l’assurance de la stabilité des prix exprimés en dollar. c)- En mettant un terme définitivement au financement par création monétaire, la dollarisation pourrait contribuer à renforcer les institutions financières et à stimuler l’investissement intérieur et international.

Parmi les inconvénients on relève : a)- Une perte annuelle de revenue par l’État, puisque sous l’angle économique le droit de frapper des monnaies est source de revenue pour l’Etat. Ce bénéfice de la Banque centrale appelé "seigneuriage" serait perdu par le pays dollarisé et gagné par les Etats-Unis, sauf si ce dernier consente à le partager. b)- L’hésitation probable des pays à abandonner leur monnaie, laquelle est vue comme un symbole national lié à la souveraineté. c)- En optant pour la dollarisation, un pays se priverait de toute possibilité d’avoir une politique monétaire et une politique de change autonome, y compris d’utiliser les crédits de la Banque centrale pour injecter des liquides dans son système bancaire en cas de crise.

Pour la force de la gourde

Le jeune économiste Riphard Serent croit que cette mesure (dédollarisation) serait prise en vue de trouver la stabilité macro-économique qui comprend la stabilisation du taux de change et la stabilisation de l’inflation en Haïti. Un objectif qui mettrait en confiance la FMI qui prône la stabilité économique partout dans le monde. Ce point de vue ne se diffère pas de celui d’Etzer Emile qui croit que «cette décision peut être une bonne occasion pour tout régulariser si et seulement si les autorités compétentes la pratiquent convenablement». En parlant de pratique Riphar Serent souligne que «la régulation de la gourde nécessite aussi une régularisation des bureaux de change et des particuliers ayant une autorisation ou un permis pour convertir les devises».

Des mesures pénales et préventives

Puis qu’’Il y a un risque à ce que cette décision ne soit ni effective ni respectée, vu l’ancrage du dollar dans les activités économiques haïtiennes, plusieurs articles du décret ont instauré des mesures pénales afin de contraindre les acteurs. Avec 8 articles, l’arrêté du 1er Mars 2018 contraint les consommateurs, vendeurs et institutions financières à effectuer toute les transactions en gourdes. Selon l’Article 4, «il est interdit de réclamer à quiconque le paiement en devise étrangère ou son équivalent en gourde pour des transactions dont le règlement effectue sur le territoire» et «Tout contrevenant aux dispositions du présent arrêté selon l’article 7 sera poursuivi conformément aux lois de la République».

Et par vigilance «Tous les citoyens sont autorisés à dénoncer et à porter plaintes contre tout individu ou entreprise qui réclame le paiement en devise étrangère ou son équivalent en gourde suite à des transactions commerciales ou achat de biens ou services», informe l’article 6.

Dollariser ou dédollariser est loin d’être le problème d’Haïti en matière économique puisque le problème est plus pratique que théorique. Les impacts des mesures prisent par le gouvernement sont très faibles. C’est à l’économie réelle de donner le signal. Le mieux pour Haïti est d’augmenter sa production et son exportation sinon la dynamique de dévaluation de la gourde par rapport au dollar serait toujours un affront à l’économie nationale.

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