Jeudi 22 Août, 2019

France-Coût des études: un étudiant haïtien écrit à Edouard Philippe

L’étudiant en philosophie et écrivain haïtien, Néhémy Pierre-Dahomey.

L’étudiant en philosophie et écrivain haïtien, Néhémy Pierre-Dahomey.

À la suite de l’annonce faite en novembre dernier par le Premier ministre français, Edouard Philippe, exprimant la volonté de son gouvernement d’augmenter les frais de scolarité des étudiants extra-européens en France, les contestations affluent de partout.

Si cette décision est pour le gouvernement français une stratégie pour « financer davantage de bourses et améliorer les conditions d'accueil » pour les étudiants étrangers. Certains y voient du contresens.

Dans la même veine, l’étudiant en philosophie et écrivain haïtien, Néhémy Pierre-Dahomey, adresse une lettre ouverte à l’attention du Premier ministre Edouard Philippe. Pour lui, l’augmentation des frais de scolarité signifie un « coup violent porté à la francophonie en France ».

L’intégralité de la lettre publiée par le journal Le Point

À Édouard Philippe,

Premier ministre de la République française

Monsieur le Premier ministre,

Je m'appelle Néhémy Pierre-Dahomey, doctorant en philosophie à l'université Paris-VIII. Je suis étudiant étranger en France, de nationalité haïtienne. J'ai publié en janvier 2017 mon premier roman sous le titre de Rapatriés, aux éditions du Seuil. Il a joui d'un bel accueil auprès des lecteurs, des libraires et des journaux. Puis il a été couronné par le prix Révélation 2017 de la Société des gens de lettres (SGDL), le prix Carbet des Lycéens de la Caraïbe, et le prix Cino Del Duca, sous suggestion de l'Académie française.

Monsieur le Premier ministre, afin de rendre la formation universitaire en France plus «  attractive », vous augmentez de mille pour cent les frais annuels de scolarité pour les étudiants étrangers. D'ici à la prochaine année académique (2019-2020), vous les faites passer, dans le cas du doctorat, de 380 € annuels à 3 770 € pour la même période. Une telle mesure ne concerne pas les ressortissants de l'Union européenne.

Vous affichez donc clairement la volonté de sélectionner les non-européens qui peuvent payer un tel montant. Autrement dit, considérant le niveau de vie des pays concernés, leur PIB et leur présence à l'Université française, vous ne souhaitez plus recevoir les étudiants haïtiens, africains en général, africains de l'Ouest en particulier. Du moins, vous ne souhaitez plus que la France reçoive ces étudiants dans la proportion actuelle. S'il devait quand même y en avoir de ce profil ethnique, vous auriez préféré des enfants d'ambassadeurs, de politiciens ou de riches entrepreneurs.

Je conçois toute l'adhésion qu'une telle mesure peut susciter, hélas, chez une certaine frange de la politique française, dont vous reprenez l'un des vœux les plus explicites.

Félicitant régulièrement la France de recevoir des étudiants qui ont leurs livres pour bagage, la langue pour boussole, un lien historique et une culture en partage, j'accuse cette mesure comme un coup violent porté à la francophonie en France.

Vous soulignez d'un gros trait la notion de « coût réel » de l'éducation et vous faites un lien entre le parcours des étudiants et les impôts de leurs parents. Ce qui revient à distinguer les étudiants, y compris de nationalité française, dont les parents ne vivent pas en France, ou ne sont pas imposables. Ainsi, vous enlevez l'Université française du service public, la faisant basculer dans la sphère du commerce.

Je pense que mes camarades et collègues, étudiants, chercheurs et enseignants, indépendamment de leur nationalité, prennent la stricte mesure du déplacement que vous opérez. Si la sélection par l'argent devient un outil d'accession académique en France, ils n'auront rien à vous opposer quand ce même critère entrera en jeu en d'autres circonstances, à l'université ou ailleurs. Car les impôts que mes parents ne paient pas, Monsieur le Premier ministre, subventionnent aussi le train, l'hôpital, les routes, les loisirs, la culture, et j'en passe. Avez-vous aussi l'intention de m'en priver, ou de me les faire payer dix fois plus cher ?

J'ose espérer que le Conseil constitutionnel aura à juger de la dimension sociale et ethnique de votre mesure. Qu'il aura à évaluer une telle discrimination au regard de ses conséquences les plus prévisibles pour l'Université et la société françaises.

Ceux qui sont dans les marges de la démocratie républicaine, résidents de la République, spectateurs muets qui n'ont pas le droit de vote, ne trouvent pas facilement défenseurs à leur cause. Mais ce que vous en faites dit quelque chose de votre état de conscience et de ce que, par conséquent, vous vous apprêtez à faire de tous vos concitoyens.

Je vous prie de recevoir mes distinguées salutations.

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