Entrevue exclusive avec Joël Des Rosiers, lauréat du Prix Fetkann 2016

Le poète haïtien Joël Des Rosiers reçoit, ce samedi 25 mars au Salon du Livre de Paris, le prix Fetkann ! Maryse Condé de la poésie 2016 pour son recueil « Chaux », paru en 2016 aux éditions Tryptique.

Entretien avec l’auteur pour qui cette distinction « instaure une sorte de théâtralisation de la reconnaissance ».

 

Loop Haïti. : Comment présenteriez-vous « Chaux », votre dernier recueil poétique : d’où vient le titre ?

JDR. : Seule la langue m’émerveille. Chaux est une manifestation de cet émerveillement. Chaux procède d’une profonde mélancolie, qui me porte depuis longtemps aux origines de la langue, sous le français le latin, sous le grec le sanskrit, puis les langues africaines et les langues indiennes d’Haïti, toutes en nous perdues. Le mot chaux renvoie à une histoire personnelle et familiale. Souvenir irrémédiablement enfoui sous des affects primitifs : nouveau-né, à peine au monde, je suffoquai sous les émanations de la chaux. Ma poésie a l’odeur de la chaux. Chaux incarne la croyance aussi qu’il existe un mot vide de connotation, sans objet, sans contenu, un lieu quelconque de la parole où faire advenir une poésie décantée de toute intention, une poésie dont la langue n’a pas pour vison ni le sens ni la signification, mais une langue de blancheur, impure et minérale.  

 

Loop Haïti. : Joël Des Rosiers, un bretteur de la langue, un artisan qui taille les mots avec le plus grand soin et avec la plus grande prudence. Vous passez pour un poète qui a toujours le souci du bien dire et du langage dans le geste de l’écrit. Une écriture étoffée. Pourquoi ?

JDR. : Cela vient d’abord d’une histoire de famille. Je suis le petit-fils de Dieudonné Des Rosiers, mémorialiste qui a consacré des livres à l’épopée du Sud et de la ville des Cayes où je suis né. Les livres disparurent dans un incendie, ce qui subsume cette perte en une offrande sublime et romanesque. J’ai grandi au milieu des cayes, enveloppé de toutes ces histoires, ces légendes, ces passions pour les humanités classiques. J’ai été extraordinairement comblé par tous ces héritages miraculeux d’hommes et de femmes passionnés de science et de littérature. C’est le retour irréel des morts de ma famille qui fait couler mes larmes. J’écris en vertu du principe que la plainte ne peut se faire entendre que dans la célébration. Toutes les paroles prononcées ne valent rien si elles ne culminent pas dans un amen qui à son tour ne dit rien. La parole proche de l’évidement est la forme suprême de la glorification. Elle coïncide avec la gloire, la louange sans contenu, l’hymne qui en est la désactivation radicale, la parole rendue absolument sans emploi et pourtant conservée comme telle dans sa forme la moins souillée : la liturgie de la poésie. Chaux est ce fait brut, l’élément de calcite, d’air, d’eau et de feu livré dans la plus grande entièreté. Le mot est une énonciation concrète, une expérience possible de la langue dans sa littérarité mais les liaisons de la grammaire y sont bouleversées par le double registre de la suffocation et du rythme.

 

Loop Haïti. : « Chaux » fait référence aussi à un ensemble de figures de proue dont Rimbaud, Césaire ou Hugo. Qu’est-ce que ces auteurs vous ont laissé en héritage ? 

JDR. : Chaux est une figure de l’avant, de l’antérieur, de l’archè (l’origine). Le mot acquiert une prégnance, une polyvalence presque, car c’est un mot ordinaire qui fait partie de l’histoire des sciences, de la géologie, de la médecine, de la pharmacopée, de l’agriculture, de l’architecture et de notre histoire coloniale : « Michau exécrable sucrier / habitant à d’Ennery / précipitait ses noirs à vif / dans la bouche du four à chaux ». Le mot est mis en lumière par sa qualité sonore car, ici il ne s’agit pas d’une métaphore. Son modèle archaïque se trouve caché dans les méandres des langues : c’est un effet de réel, une étymologie, une surprise cachée dans les formes utilisées par de nombreux poètes fascinés par l’humble mortier de l’humanité. Bâtir, habiter le monde, faire habiter, « l’homme habite en poète…» (Martin Heidegger) : toutes ces poétiques concourent à une actualisation et à une révélation : « le vrai habiter a lieu là où sont des poètes. »  

 

De la chaux, chaque poète en a donné une version, une sonorité particulière. Mes livres ont continué le dialogue plus ou moins inconscient avec la littérature contemporaine de Paul Celan : « Aile-nuit de très loin venue et / à jamais tendue / sur la chaux » à Osip Mandelstram.  Et les grands poètes de la Caraïbe m’ont inspiré de leur génie propre. Aimé Césaire dans La Tragédie du Roi Christophe a créé son théâtre en hommage à la dignité des Nègres : « chaux et cendre de bagasse, chaux et sang de taureau, une citadelle ». Derek Walcott avec Omeros fait scintiller le reflet d’un palais de calcaire dans l’eau d’un petit port : « He saw a limestone palace over his small harbour ».  Fallait-il encore ce poème de Georges Castera, comme si la souffrance d’être homme dont la chaux s’imprégnait eût été la seule oraison que pût supporter le mur : « yon jou / se byen senp / se sou mi lacho / m a ekri tout sa k nan fon kè m » (un jour / c’est bien simple / c’est sur un mur de chaux / que j’écrirai tout ce j’ai au fond du cœur).

Depuis l’écriture divine sur les murailles de chaux, -- menê, menê, tequel, perês -- tant de poètes ont assumé successivement les enjeux de fécondité de la chaux. Tantôt en se réfugiant « Dans une maison solitaire et chaulée » (Fernando Pessoa), tantôt en exaltant « les magnificences de la chaux » (Saint-John Perse). La parole passe, de poème en poème, de bouche en bouche, propriété provisoire du lecteur et de l’auteur.

 

Loop Haïti.: Quels sont les différents thèmes que vous avez tressés au fil des pages ?

JDR.: Acte de créativité primordiale, le livre est une production de l’origine. Revenir sur un livre, ce n’est pas si important quand bien même on cherche à s’enorgueillir de l’estime de soi, ou à adhérer à une autofiction ou pire encore à se soumettre à des concepts souvent porteurs de divisions et de violence (le local, le global, l’universel, l’absolu). Ne pas savoir ce que l’on fait, c’est cela le plus important. Peut-être était-ce dû à la confrontation avec la mémoire de l’enfance et au traumatisme précoce, indicible que j’avais vécu. La chaux est poison et médicament, véritable pharmakon. La chaux encore est un sédiment, un silence blanc, champ sonore couvert par mon souffle défaillant et dont la blancheur des origines a constitué la trame du lieu et de ce qui fut en premier lieu : l’agonie d’un enfant.

La poussière de la chaux incrustée depuis dans mes bronches a sans doute marqué de son empreinte la dimension organique de ma poésie, proche des recommencements telluriques et chtoniens. Sans doute aussi de mon phrasé, expérience incessante du bégaiement où la langue est distraite de ses virtualités lyriques, le mot devenu blanchâtre entravé dans la gorge.  Le livre en un seul poème est divisé en trois parties : Iles sans accent circonflexe, vieux mot du lexique médical qui signifie entrailles, os larges du bassin : « j’ai gardé en moi le cœur de l’enfant / des bouts d’objets qui valent / par l’odeur de la chaux / embryons desséchés qui obsèdent ». Puis Voiles pour dire l’inquiétude d’une apparition : « ah qu’on relève les yeux / des pluies douloureuses / dissimulent les îles / Antigua affleurant au bord du jour qui s’accouple ». Et enfin Batteries clôt la démarche du héros épique au rythme des mers furieuses : « eau debout / très vieille / face de krill / maniant la masse de lumière ».

 

Loop Haïti. : Pour « Chaux », vous avez reçu le prix Fetkann ! Maryse Condé de la poésie. Ce prix, dessine-t-il, selon vous, une autre carte de destination pour votre recueil ou est-ce tout simplement un signe de reconnaissance de votre travail ?

JDR.: Je suis très heureux d’avoir reçu le prix Fetkann ! Maryse Condé 2016 pour Chaux. Je remercie sincèrement les membres du jury de l’honneur qui m’échoit. Il faut entendre ce prix comme une clameur contre ce qui se trame : la parole n ‘existe que dans l’espace de l’économie, celui de la transaction, celui de l’exposition, celui de la réclame. L’espace de la littérature et de la poésie est l’espace où la langue transgresse cette économie. Pour recevoir un prix, il faut cesser toute activité économique, abandonner toute œuvre en gestation, prendre l’avion à Montréal, se rendre à Paris, bref se livrer au désœuvrement de toute chose.

Faire fête au livre. Célébrer la poésie au cœur du débat politique sur l’immigration et contre le populisme conservateur faisant du migrant, de l’égaré, un bouc émissaire. C’est pourquoi la principale destination de ce prix est l’oisiveté, la fête, la civilisation, rivages contre lesquels les hommes reviennent s’interroger chaque fois inutilement et nostalgiquement. Le prix reconnaît que le poète est une épave énigmatique : il travaille pour faire œuvre alors qu’il ne devrait pas travailler. Le prix reconnaît que le poète se trouve tiraillé entre deux pôles extrêmes, d’un côté l’hymne qui célèbre le nom, de l’autre l’élégie, c’est-à-dire la plainte sur l’impossibilité de proférer les mots divins écrits sur la muraille de chaux. Le prix instaure une sorte de théâtralisation de la reconnaissance. Il signale l’obsession du poète, l’être aimé, le nom divin duquel s’autorise l’écriture et la monstration de l’objet aimé, le livre. 

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