Mardi 7 Juillet, 2020

En République dominicaine, des couples “unis” contre le coronavirus

Photo d'illustration: AFP

Photo d'illustration: AFP

Mettant de côté conflits et craintes de l’avenir, ces trois couples se serrent les coudes pour se protéger ensemble de la pandémie.

Le soleil brille de tous ses rayons. Les feuilles des arbres dansent au rythme du vent qui souffle. Mais les rues sont quasiment vides. La faute au Covid-19. Dans le quartier Los Prados Orientales, à Saint-Domingue, en République dominicaine, la population respecte les mesures de confinement recommandées depuis le 19 mars en vue de freiner la propagation de la pandémie.

Habitant de la rue “Calle Sexta”, Carl Joseph*, 35 ans et Sergine Louis*, 29, sont deux Haïtiens, en couple depuis quatre ans mais vivant sous le même toit depuis presque 17 mois. Ce moment est inédit pour eux. “Depuis notre arrivée ici [dans la capitale dominicaine, ndlr], c’est la première fois que nous passons autant de temps ensemble”, souligne l’homme qui nous reçoit sur le perron de sa maison.

« Faire la paix » et « passer du bon temps »

T-shirt noir avec un gros soleil rouge au milieu, jeans bleu marine et baskets. Il s’explique avec enthousiasme dans un mélange de créole et d’espagnol. Toutes les dispositions ont été prises pour que notre rencontre se déroule dans le respect du principe de distanciation sociale. Pas de poignée de main, pas de chaise. Le cadre et l’accueil font rire. Littéralement.

“Gigi, commence-t-il en utilisant le surnom de sa compagne, est encore étudiante avec des horaires variables. Et moi, je travaille comme cadre dans l’équipe de vente d’une entreprise [de télécommunications]. Donc ce n’était pas facile pour nous de nous voir. Le confinement nous a rendu un grand service”, témoigne le grand gaillard derrière son masque.

Mais rien ne se passe, du moins pour l’instant, comme souhaité. Pour Carl, ce temps qui aurait dû être pris pour “faire la paix” dans le couple et “passer du bon temps”, n’est pas utilisé à sa juste valeur depuis le début du confinement. Il se plaint à haute voix pour que sa moitié puisse entendre. Quoique attentive à chaque mot prononcé par son compagnon, elle préfère ne pas intervenir.

« Tes messages t’accaparent »

D’abord, les deux n’arrivent pas à se mettre d’accord sur une gestion commune du temps durant le confinement. Elle se concentre à rattraper son retard dans ses devoirs à rendre, en plus des cours en ligne qui se poursuivent. Et quand elle arrive à se libérer, lui, est déjà pris ailleurs : la télévision, un appel important ou autre chose.

“N’oublie pas d’ajouter que c’est ton téléphone et tes messages qui t’accaparent”, ajoute sans prévenir Sergine. Cahier en main, la petite femme, forte de caractère, s’est approchée par derrière et touche avec un ricanement les cheveux de son homme. Ce dernier, dans un discret mouvement de tête, résiste d’un air sérieux.

Le reste du temps, selon Carl, ils passent les heures à éviter de trop se disputer. Mais les différends qu’ils peuvent avoir n’ont visiblement pas affecté leur complicité. Surtout dans cette période à risques. “On se protège pour soi et pour l’autre. Pas de risque inutile. On se lave régulièrement les mains. On désinfecte tout de temps. Et si je sentais des symptômes, je ne m’approcherais pas de Gigi jusqu’à ce je sois sûr d’être OK”, assure-t-il.

L’angoisse financière

Pour le moment, les deux amoureux ne veulent pas se lancer dans un exercice d’évaluation des effets du confinement sur leur relation. “Si quelque chose a changé ? Je ne sais pas. Peut-être qu’on le saura après. Qu’en dis-tu Carl ?”, questionne la jeune femme, amusée.

Si le confinement offre un temps de repos à de nombreuses familles, il peut aussi accentuer des peurs. C’est le cas pour le couple Delva et Annie Réginald*, respectivement 39 et 38 ans. Depuis qu'ils ont quitté Haïti, ils habitent l’une des zones touristiques habituellement les plus fréquentées en République dominicaine.

“Ce n’est pas facile”, observe Delva, “avec le confinement, beaucoup d’activités fonctionnent au ralenti ou sont à l’arrêt. On est préoccupés, on se demande si on va pouvoir aller jusqu’au bout financièrement. Cette angoisse a un impact sur nous deux”. C’est à ce moment de l’interview à trois via la messagerie par téléphone Whatsapp, que sa femme remet sur la table certains choix que son mari avait faits fin 2019.

Moins manger

Pour elle, tous les jouets offerts à leurs deux enfants, Paul et Jeanne, le nouvel ordinateur portable qu’il s’est offert ou encore le climatiseur qu’il a fait installer fin décembre, “pouvaient attendre”. Sans oublier, souligne-t-elle, que “cet argent aurait pu être mis de côté” pour leur projet d’émigrer au Canada.

Finances, migration, foi religieuse : les sujets de désaccord sont pléthore entre eux. Mais face à leur baisse de leurs revenus et la menace de la pandémie du Covid-19, le front commun s’avère plus que jamais nécessaire. “Je peux dire que le corona nous a rapprochés sur ce point”, estime le mari. 

“Nous sommes unis”, se félicite son épouse, qui reconnaît qu’ils gèrent bien la situation. De nouvelles habitudes ont mêmes été instaurées. “Nous avons réduit la quantité de calories que nous consommons. Nous mangeons le moins possible. Cela nous aide financièrement”, écrit Delva par écran interposé.

De leur côté, le pasteur Fernando Gonzalez et sa femme sont mariés depuis plus de 20 ans, ont quatre enfants, dont deux qui vivent avec eux. C’est une famille de croyants et pour qui l’église est un endroit “impossible à laisser de côté”. Mais depuis la détection des premiers cas de coronavirus dans leur pays, ils ont bien été obligés de réduire leurs sorties.

Le rituel du retour à la maison

Ils sortent toutefois de temps à autre “par devoir”, indiquent-ils. “Je travaille dans une usine fabriquant des solutions hydroalcooliques, des gants et autres matériels de protection essentiels en ce moment. Donc je continue d’aller travailler”, raconte la femme, les mains gantées, et assise sur le canapé à au moins un mètre de son mari. “Moi, je sors de temps en temps pour rendre visite à des fidèles, pour prier avec eux ou leur apporter des provisions”, explique ce dernier.

Chaque jour, en rentrant, le rituel est obligatoire et scrupuleux pour chacun d’entre eux : lavage des mains, une douche savonnée suivie d’une désinfection avec de l’alcool. Tout cela avant le moindre contact avec leur partenaire, ou avec Mario (20 ans) et Danilo Gonzalez (22), leurs deux fils, étudiants à l’université.

Télécommande, téléphone ou ordinateur portable : “on ne touche à rien avant d’être sûrs d’être suffisamment propres et désinfectés”, affirment le mari et la femme, en assurant également qu’à l’extérieur, chacun prend les dispositions nécessaires pour ne prendre “aucun risque”.

Raoul Junior Lorfils

*Tous les noms ont été modifiés

Cet article est paru précédemment sur un site tenu par d'anciens étudiants en licence de l'Ecole supérieure de journalisme de Lille (ESJ-Lille). Vous pouvez lire les autres travaux sur ce lien: Carnet du Sud

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