Samedi 5 Décembre, 2020

En Haïti, les zombis font de plus en plus objet d’étude scientifique

Illustration de cimetière 
Crédit Photo : Georges Harry Rouzier

Illustration de cimetière Crédit Photo : Georges Harry Rouzier

L’ancien commissaire du gouvernement et sénateur de la République, Jean Renel Sénatus, vient de soutenir son mémoire de master II en science juridique sur la « Zombification ». Présenté à la Faculté de Droit et des Sciences Economiques (FDSE), ce travail de recherche lève le voile sur un phénomène qui fait plus de 1 000 victimes en Haïti tous les ans, selon une étude vieille de 23 ans.

Entre une personne vivante et un cadavre en Haïti, il existe un état mixte : le zombi. Un "mort-vivant". À en croire les statistiques d’une étude réalisée en 1997 par Roland Littlewood du département d’Anthropologie et de Psychiatrie de l’University College de Londres et le regrettable Chavannes Douyon de la Polyclinique Medica de Port-au-Prince, il y aurait plus de 1 000 "morts par zombification" tous les ans en Haïti. Un chiffre qui dépasse largement le nombre d’Haïtiens infecté du VIH par an (PVVIH) ainsi que le taux de mortalité infantile, selon le juriste et ancien sénateur Jean Renel Sénatus.

Le terme « zombi » décrit une réalité typiquement haïtienne tout à fait différent des films de science-fiction hollywoodiens dans lesquels on voit des personnages de fiction jouer des rôles des « zombies ».  Sur les 27 750 Km2 de la presqu’île, de nombreux citoyens dont les funérailles ont été chantées, les corps inhumés, font leur réapparition dans la société. Ce sont des "zombis" et non des fantômes. Des êtres humains qui font frémir des citoyens lambda, intriguent les scientifiques et repoussent les frontières des lois. Les cas les plus connus dans le monde sont ceux de Clairvius Narcisse, Nadia François, Adeline Dassasse, Elma Wilbert, Mimose Casimir. Tous "morts" et enterrées puis rencontrées quelques temps plus tard en chair et os.

Objet d'études scientitiques

La zombification a déjà fait l’objet de plusieurs études scientifiques. D'abord en 1915 durant l’occupation américaine. Ensuite avec les travaux de l’ethnobotaniste Wade Davis qui a travaillé sur le cas de Clairvius Narcisse en 1982. Puis avec Roland Littelwood du département d’Anthropologie et de Psychiatrie de l’University College de Londres en 1997 pour aboutir aux travaux de Philipe Charlier avec son fameux ouvrage « Enquêtes sur les morts-vivants » publiés en mai 2015, ce phénomène de société teinté de contraste intéresse de plus en plus les scientifiques.

Le dernier travail en date sur la question est signé par un professionnel du droit et se focalise sur l’angle juridique du phénomène et sur les frontières qu’il instaure vis-à-vis du commissaire du gouvernement. Jean Renel Sénatus, ancien chef de parquet et parlementaire, remet cette notion sur le tapis de la science, sous la direction du professeur Jean Robert Constant, en proposant son master intitulé : « Le commissaire du gouvernement et ses attributions de poursuites au regard du phénomène de la zombification ».

Le « Zombi », loin d’un mythe, un fait

Le zombi est selon Me. Sénatus, « une personne qui a été déclarée morte, puis enterrée, sans l’être pour autant, et sur le nom de qui on a rédigé un acte de décès. Cette personne sera par la suite déterrée, puis mis en esclavage ou servitude et sera pour une quelconque raison rencontrée par ses proches après son enterrement… ». Une définition proposée par Philipe Charlier contient de légers détails en plus. D’après l’anthropologue, il existe au moins trois types de zombi en Haïti. Dans une entrevue au journal Nouvel Observateur, M. Charlier précise qu’il existe au moins trois grands types de zombis en Haïti.

« Le premier, c'est le zombi toxique, celui dont l'empoisonnement a été décidé par une société secrète (les bizangos, les cochons gris, par exemple) parce qu'on considère qu'il fait du mal à la société. Un violeur, un assassin, un captateur d'héritage, ce genre de choses. Et on va lui dire : "Si tu ne t'arrêtes pas, il va t'arriver quelque chose de pire que la mort" explique M. Charlier lors de cette entrevue en date du du 5 février 2018.

« Le deuxième type de zombi, c'est le zombi psychiatrique. Ce sont des gens qui considèrent qu'ils ont visité le royaume des morts. Ils ont dîné, comme ils disent, avec "Baron Samedi" et "dame Brigitte". Cela obéit généralement à des cas de schizophrénie ou d'autres pathologies » poursuit monsieur Charlier.

« Et puis, il y a un dernier cas, qui est le zombi social. Après une catastrophe naturelle, le père, la mère ou quelqu'un d'important dans la famille a disparu. Il est remplacé par quelqu'un d'autre... On fait passer cette personne pour un zombi (quitte à lui créer des fausses cicatrices, changer son prénom, ou lui créer des souvenirs) en sachant très bien que ce n'est ni la personne de la famille ou un zombi. Tout le monde le sait mais personne ne le dit… ».

Dans des explications fournies à la journaliste Renée Greusard, Phillipe Charlier explique qu’ « être un zombi, en effet, c'est pire que la mort. C'est aussi celui qui a été empoisonné par sa belle-mère, par exemple, ou quelqu'un qui lui veut du mal et qui a demandé à le "zombifier". Et ça, c'est un mésusage du poison "légalement" utilisé par le vaudou ».

Comment devient-on zombi ?

« Il existe deux formes de zombification. Celle par empoisonnement et celle faite par ensorcèlement ou envoutement » partage Jean Renel Sénatus. L’homme de loi explique à Loop Haïti qu’il a rencontré, pour son travail, des bokors, des professionnels du vaudou travaillant sur le phénomène, mais aussi des zombis. Pour la zombification par empoisonnement, nous a-t-il appris, elle se fait par l’administration d’un poison, une poudre blanche à base d’un poison mélangé dénommé tétrodotoxine. La substance détériore les organes de la victime, ses muscles, jusqu’à ralentir les battements de son cœur à un point qu’il provoque un arrêt cardiaque apparent. Les proches de la victime qui le croiront morte, enverront le "cadavre présumè" à une pompe funéraire ou recourront à un médecin qui, s’il n’est pas assez équipé, déclarera une mort clinique.

L’ex-parlementaire révèle que les zombificateurs organiseront de nombreux rituels suite à l’inhumation de la victime, afin de la déterrer. Par la suite, le corps sera d’abord disposé la « tête vers le bas » afin de réalimenter le cerveau de sang ; d’autres substances seront utilisées sur la victime avant qu'elle soit transférée loin de son domicile.

Alors qu’aujourd’hui, il existe des moyens médicaux très avancés pour démonter la thèse de la zombification. « Dans les pays où la médecine est assez avancé l'électroencéphalogramme, [ndlr, un examen neurologique qui consiste à enregistrer l'activité cérébrale] expliqué dans le journal le Figaro [LIEN INEXACT] peut prouver si une personne est réellement décédée et capoterait toute tentative de mort apparente et de zombification ».

Dans le cas de la zombification par ensorcellement, Jean Renel Sénats précise que les pratiquant ont refusé de lui communiquer les recettes secrètes ou le processus mais ils lui ont expliqué que tout se fait par des rituels mystiques. Dans ce procédé, ce n'est pas nécessaire d’entrer en contact avec la cible. À des centaines de kilomètres de distance, elle peut être tué dans un accident de circulation pour être plus tard retrouvé intact après avoir été extrait du sol après son enterrement.

Le zombi et sa reconnaissance juridique

Ce phénomène, reconnu comme un crime par empoisonnement par l’article 246 du code pénal haïtien pose plusieurs problèmes juridiques. Monsieur Sénatus en soulève 3. D’abord la prise en compte de la chaine d’infractions que constitue la zombification ensuite la poursuite des "coupables" mais aussi la reconnaissance juridique de la victime. « Sur le plan pénal la zombification est une suite d’infractions. Sa commission comprend plusieurs infractions dont : empoisonnement ; violation de sépulture; voie de fait ; coup et blessure ; servitude et traite des personnes » explique Jean Renel Sénatus.

Le juriste montre aussi le problème juridique qui se pose dans la matérialisation de ce fait. « L’absence de cadre légal fait défaut au commissaire du gouvernement pour poursuivre un "zombificateur"" dit-il. Le second problème d’après lui, est la problématique de la preuve par devant les tribunaux. « Prouver la zombification n’est pas chose facile, reconnait-il. Ce processus engendre également un problème pour le chef du parquet puisque la zombification possède un côté abstrait ».

Le troisième problème, le plus complexe, est la reconnaissance juridique du zombi. « Une personne décédée est reconnue juridiquemente mort par un acte de décès » explique-t-il. Dès sa réapparition, il lui faudrait légalement un acte juridique pouvant lui reconnaitre comme étant un sujet de droit souligne-t-il. Pour pallier à ce vide juridique, l’ancien commissaire du parquet de Port-au-Prince souligne qu’il fait le plaidoyer pour la reconnaissance juridique du zombi et propose ce qu’il appelle « un acte de notoriété de réapparition » comme acte civile.

Dans le monde de la "zombification", les contrastes sont énormes, et les préoccupations nombreuses. Selon les études réalisées sur la question, les zombis vivent au milieu de la population haïtienne et donc il leur faut une reconnaissance juridique en attendant de nouveaux instruments légaux avec l'arrivée du nouveau code pénal haïtien.

 

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