Mardi 18 Décembre, 2018

Drapeau noir et rouge: trahison, révolution ou appel au dialogue ?

Crédit: Zimbio.com

Crédit: Zimbio.com

Hisser le drapeau noir et rouge : acte de trahison, révolutionnaire ou appel au dialogue?

Le dirigeant du parti politique « Pitit Dessalines », Jean Charles Moïse, a fait hisser, le 12 novembre 2018,  le drapeau noir et rouge en haut d’un mât sur lequel ne flottait pas le bicolore national (bleu et rouge). L’acte, posé à Vertières, a suscité beaucoup de réactions. Environ une semaine après cet événement inattendu, il convient d’analyser froidement la décision d’un point de vue historique et politique sans négliger l’examen de la personnalité du promoteur de l’action, Jean Charles Moïse.

Sur le plan historique, le drapeau noir et rouge est apparu pour la première fois dans la Constitution impériale de Jean Jacques Dessalines (1805), en son article 20. L’Empereur Jacques 1e entendait ainsi marquer l’union des noirs et des mulâtres à une époque suivie du massacre des blancs français. Le nombre de victimes a été estimé à 3000[1], selon l’historien Thomas Madiou.

Les préoccupations du fondateur de la nation haïtienne s’articulaient autour de la répartition équitable des richesses, c’est-à-dire le choix entre les grandes propriétés aux élites et l’attribution de petites propriétés aux anciens esclaves, la vérification des titres de propriété dans le sud et la lutte contre la corruption liée aux contrebandes des négociants.  L’application de ces décisions, et tant d’autres, va être à la base de la mort de Dessalines, après sa visite dans le Sud,  d’où l’origine de  cette fameuse phrase au colonel Lamarre : « Lamarre, mon fils, tiens-toi prêt à descendre dans le Sud, à la tête de ton corps, car si les citoyens de cette province ne se soulèvent pas d’après ce que je leur ai fait, ils ne sont pas des hommes». [2]

La Constitution de 1806 devrait consacrer Henry Christophe président sous le haut contrôle du Sénat, mais ce dernier s’est senti piégé par Alexandre Pétion, et s’est rétracté dans le Nord, cela a causé la division du pays. Christophe se proclame roi à vie et généralissime des forces de terre et de mer de l'État d'Haïti en 1807. C’est le même drapeau de Dessalines, noir et rouge, qui va flotter dans le Nord du pays jusqu’en 1820 à la mort de Christophe.

On va revoir ce drapeau plus récemment sous la présidence de François Duvalier, qui se réclamait « noiriste », un mouvement idéologique né de l’école indigéniste, du mouvement littéraire Les Griots dont il fut membre fondateur. En fait, Duvalier a adopté le drapeau de Dessalines et de Christophe pour symboliser son orientation politique et sa vision idéologique. Sous sa présidence, beaucoup de mulâtres, dans les départements du Sud et de la Grand'Anse, étaient assassinés pour combattre les préjugés de couleurs en Haïti. Pourtant, Duvalier avait supporté beaucoup l’émergence économique des Levantins proches des Américains, comme c’était le cas pour Dessalines avec les Polonais, les Anglais et les Américains pendant le massacre des blancs français. Ce sont des choix tactiques pour diviser les étrangers entre eux afin de maintenir le pouvoir.

Qu’il s’agisse de Dessalines,  de Christophe ou de Duvalier, le choix des couleurs du drapeau par ces hommes politiques repose toujours sur une base idéologique.  Une fois au pouvoir, ils changent d’orientation sociale et se proclament à vie à l’exception de Dessalines qui s’était déjà proclamé Gouverneur Général à vie dans le compromis du 1er janvier 1804. Il faut souligner le mot compromis pas consensus.

On peut se poser la question sur les circonstances du choix du bicolore (bleu et rouge). L’histoire rapporte qu’il est issu du tricolore français auquel on a arraché la partie blanche pendant une bataille, ou l’euphorie du départ des Duvalier de 1986.  Y a-t-il eu consensus réel en 1804 consacré dans une Constitution, mise à part le congrès de l’Arcahaie de 1803 avant l’indépendance?

Pour ces leaders, le drapeau noir et rouge a un autre symbolisme : le Nord et l’Ouest. Lors de la scission du pays,  le Nord à Henry Christophe. Une Cour royale en majorité peuplée de Noirs car il y a eu, depuis Moyse[3] en 1801, neveu de Toussaint Louverture, plus de massacre de blancs français dans le Nord que dans l’Ouest et le Sud, deux départements qui constituaient le dernier bastion de Rigaud, combattu par Toussaint. Aujourd’hui, le département de l’Ouest ne symbolise-t-il pas la richesse d’Haïti? Arrêtons là ! Trop de vieux démons à réveiller, mais il faut lire l’histoire pour comprendre le présent et agir sur l’avenir.

Considérant le parcours de Jean Charles MOISE, et ses fonctions de Maire de Milot et de Sénateur du Nord. Certes, il a prêté serment sur le drapeau Bleu et Rouge, comme cela a été le cas pour tous les autres leaders, Dessalines, Christophe et Duvalier, Secrétaire d’Etat puis Ministre sous la présidence d’Estimé. Jean Charles MOISE a toujours été hanté par cette histoire de drapeau pour une raison idéologique, tout simplement,  selon ma compréhension. Il s’est toujours vêtu de noir et rouge dans toutes les circonstances officielles. Y-a-t-il une raison? L’avait-on peut-être remarqué en regardant seulement le rouge pour l’associer au Sud ou à Chavez? Ce sont là les questions auxquelles  Jean Charles MOISE devrait répondre pour la nation haïtienne en vue de clarifier le débat et sa position réelle.

Pour le peu de temps passé à ses côtés à militer ou à faire campagne, j’affirme que l’homme, en réalité, est un révolutionnaire. D’autres diraient populistes à cause de son discours et de ses actions politiques, particulièrement, la distribution des terres vacantes quand il était Maire à Milot dans le Nord, la ville royale de Henry Christophe. Cela dit des choses et rappelle d’autres actions historiques. Sommes-nous suffisamment bienveillants aux actions des leaders politiques pour éviter que ce soit au timon des affaires on leur demande d’agir autrement ? Hisser le drapeau noir et rouge à Vertières est un acte qui est en parfait accord avec sa position idéologique de révolutionnaire.  Le drapeau noir et rouge symbolise la scission du Nord et de l'Ouest : la scission entre noirs et mulâtres et la scission entre riches et pauvres. Il faut lui demander sous quel angle il voit cette scission, qui peut être sous l’angle de la nécessité d’un consensus entre les riches et les pauvres, si l’on se réfère à cette phrase de Jean Charles MOISE : "Ke sa ki nan dlo rete ladann, men bay yon chans ak sak nan solèy yo pou yo vin bò dlo a". 

Durant la campagne présidentielle, Jean Charles MOISE s'est rapproché d'un Socialisme Rénovateur avec l'influence de beaucoup d’hommes et de femmes de centre gauche comme d’anciens candidats à la présidence le supportant, M.  Gracien Jean, le ministre Guy Paul et tant d’autres. Cette décision ne lui a pas permis de gagner les élections. Il a pu obtenir plus de votes soit 210 mille avec son approche révolutionnaire lors de la première élection annulée en 2015 qu’avec son approche modérée de Socialiste Rénovateur lors de la deuxième  en 2016 soit 110 mille.  Beaucoup lui ont reproché l'abandon de son approche révolutionnaire. Ne s’est-il pas ravisé? Le mouvement Pitit Dessalines est un mouvement révolutionnaire qui revendique une répartition équitable des richesses dans le pays, de meilleures conditions de vie des plus pauvres.

Jean Charles MOISE peut être l'homme de beaucoup de contractions dans ses stratégies politiques que lui seul comprend et maitrise. Il peut violer beaucoup de principes d’alliances avec des partenaires par son obsession d’être toujours Le Leader. Il peut paraitre  parfois intolérable en politique, mais il faut admettre dans le cadre de cet appel à la révolution et sa position par rapport au drapeau il est consistant dans sa position idéologique de gauche haïtienne, je dirais même d'extrême gauche.  Maintenant, est-ce la solution pour le pays? Est-ce le bon débat? Je ne suis pas convaincu non plus. Cependant, un fait est certain, il arrive à changer la conversation politique de toute une nation et occupe l'opinion politique pendant au moins 4 jours. Il a pu démontrer que la nation haïtienne est totalement divisée, déchirée et n'a même pas de consensus sur le drapeau national, qui n’est même pas en réalité respecté.

Comment trouver un consensus, dans un combat si noble qui est la bataille contre la corruption, un mal qui ronge le pays depuis sa naissance, une bataille pour récupérer plus de 1.7 milliards de dollars américains des fonds de Petro Caribe détournés par des hommes/femmes d’affaires (corrupteurs) et des hommes/femmes politiques (corrompus) pendant plus 10 années ? Le gouvernement et l’opposition se disent être d’accord pour une enquête afin de retrouver les fonds, le peuple dans les rues et demande compte sur les fonds. D’aucuns n’arrivent pas à s’entendre sur une approche concertée, un consensus pour la mise en place d’une structure d’enquête crédible, et capable de rétablir la confiance et de faire la lumière pour la stabilité économique, sociale et politique du pays ;  mais hélas, sans remarquer que nous sommes déjà dans l’abime. Nous continuons à creuser. Une autodestruction inconsciente de toute une société.

L’avenir d’Haïti est déterminé par ses citoyens. Le pays doit se tourner vers la voie d’un Dialogue national inclusif pour aboutir à une vision partagée capable de dégager un Pacte Socio-Economique de Développement pour la Stabilité, qui ira au-delà de tout gouvernement élu. C’est le seul élément qui manque à la nation depuis sa naissance. Jamais il n’y a eu de consensus sur la politique, l’économie et le social. Il n’y a jamais eu de débat sur Haïti et quelle Haïti veulent les Haïtiens. Aujourd’hui, la plaie est ouverte et elle pue. Le développement du pays ne pourra jamais se réaliser sans l’existence d’un consensus autour d’un programme stratégique national. Seul un vrai dialogue national inclusif entre les Haïtiens de toutes tendances confondues (politique, sociale, économique…), dans les différentes régions du pays et de la Diaspora haïtienne, devrait permettre de dégager cette vision partagée du développement et de la croissance.  Ce Dialogue national inclusif autour de la vision nationale pour les trente (30) prochaines années au moins, se matérialisera avec des actions sur le court, moyen et long terme dans divers domaines tant sur les plans économique, politique que social. Pour moi, c’est ce débat qu’ouvre, en réalité, Jean Charles MOISE dans sa décision de hisser le drapeau Noir et Rouge à Vertières,  214 ans après notre indépendance.

 

Mathias PIERRE

Entrepreneur

Ancien Candidat à la Présidence de 2015

 


[1] Thomas Madiou, Tome 3

[2] Tomas Madiou, Tome 3, page 359

[3] Thomas Madiou, tome 2

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