Mercredi 27 May, 2020

« Douces déroutes », le dernier-né sorti des tripes de Yanick Lahens

Yanick Lahens, romanciere et auteure de Douces deroutes, sorti chez Sabine Wespieser./Photo: Collage

Yanick Lahens, romanciere et auteure de Douces deroutes, sorti chez Sabine Wespieser./Photo: Collage

La romancière haïtienne vient d’accoucher de son impeccable « Douces déroutes », publié, en ce début d’année, chez l’éditrice Sabine Wespieser.

Une déroute, peut-elle être douce ? On la rend douce pour pouvoir survivre, souffle Yanick Lahens qui déclare d’emblée qu’on patauge, il y a quelques temps, dans cette déroute.

Toute la machine sociale est secouée dans ce texte haletant et succulent.  Les responsabilités de chaque partie dans cette déroute sont soulevées, sans pourtant tomber dans la condamnation des uns ou des autres : la bourgeoisie, l’État et toute la machine politique, l’impérialisme occidental, les petits bourgeois locaux.

Yanick Lahens refuse de condamner, parce que justement,  « l’espace du roman n’est pas celui du programme d’un parti politique ou d’une pétition qu’on signe. Je crois plutôt que le roman, c’est l’espace de la complexité et celle-là permet d’aller plus loin qu’un simple constat. Une complexité que j’hérite de Chauvet, de Kundera ». Mais renvoyer le lecteur à ses propres interrogations, le pousser à questionner lui-même cette déroute a été aussi son ardue tâche.

Douces déroutes est aussi cette plume qui ne veut pas foncer dans la moralité étroite, dans la peinture des gens maléfiques ou bons, corrompus ou intègres, mais une plume qui tire du quotidien cette part d’ombres et de lumières, brossant, d’une écriture à la fois saccadée et souple, le portrait d’êtres humains qui peuplent l’univers de ce récit déroutant.

Un roman tout neuf, chaud, livré avec un œil lucide, tranchant. Un roman brossant, sans complaisance, la cruelle réalité sociale, politique et économique d’un pays aux yeux enflés de mystères.  

À fleur de conscience

« Pour chaque roman, il y a des conditions particulières de naissance. Il y en a qui m’astreignent à travailler sur le long terme comme La Couleur de l’aube ou Bain de lune : ceux-là ont mangé du temps », confie Yanick. «  Tandis que d’autres sortent de mes tripes à un rythme très court ». Tel est le cas de « Douces Déroutes » dont la trame a été tressé pendant environ une année et demie. « Un roman à fleur de conscience, accouché avec les yeux ouverts, la bouche pour sentir et goutter, la tête pour comprendre ».

Un roman  où l’auteure scande le réel port-au-princien,  parle de son vécu d’Haïti et du monde. Où l’auteure suit, de sa plume ample, les routes crottées et défoncées d’une ville gueule ouverte où circulent de luxueux 4/4.  Un texte dense où Yanick renoue son style avec la même verve urbaine et le souci de plonger ses lecteurs dans les nuits sombres d’un pays à bout de souffle et où les contrastes se jouent. « À Port-au- il y a le grotesque, le sublime, le sang, la beauté ».

Décor planté

« À Port-au-Prince, la violence n’est jamais totale. Elle trouve son pendant dans une « douceur suraigu렻, douceur qui submerge Francis, un journaliste français, un soir au Korosòl Resto-Bar, quand s’élève la voix cassée et profonde de la chanteuse, Brune. Le père de Brune, le juge Berthier, a été assassiné, coupable d’être resté intègre dans la ville où tout s’achète. À l’annonce de la mort de ce père qui lui a appris à « ne jamais souiller son regard », la raison de sa fille a manqué basculer. Six mois après cette disparition, tout son être refuse encore de consentir à la résignation… ».

Brune, une jeune femme bien campée, qui faufile dans une intrigue bouillonnante et bouleversante et autour de qui se trouvent rassemblés des êtres singuliers qui lui ont tant appris : son père Berthier, son oncle Pierre, Ezéchiel (le poète), Waner, Ronny (l’américain), Francis (Français).

« On est un cadavre en sursis dans cette île »

Yanick Lahens nous glisse dans une trame  magistralement bien tissée, du même tonneau que « La couleur de l’aube » ou « Bain de lune ». Il faut voir dans ce récit le mode de fonctionnement de la machine médiatique et de la toile qui mettent en avant le bruit et la fureur, dit-elle.

Elle balaie les bas-fonds, les frustrations, les désirs intimes de ces êtres qui aspirent à vivre une certaine hauteur. « C’est une ville, une île où les gens continuent à vouloir vivre (…). Mais ce ne sont pas ces gens-là que l’on met en avant. Je vois des tas d’expériences positives. D’orchestres de musiques classiques qui sont nés dans des milieux modestes. Je vois des gens qui créent leur petite micro-entreprise puisqu’ils n’ont pas accès au crédit, je vois des gens qui font des festivals de théâtre sans salles de théâtre, des festivals de cinéma sans salles de cinéma… ». Bref, il y a un pays qui vit en dehors à la fois des politiques et des héritiers.  « Malheureusement, nous glissons de chute en chute. On est un cadavre en sursis dans cette île ».

« Le roman de Yanick Lahens n’est pas seulement urbain, il est aussi sociologique d’une lucidité topographique à toutes épreuves, dirait cette plume fine dont l’identité a été consciemment occultée. « Port-Au-Prince est racontée sur toutes les latitudes économiques, sociales, amicales, classe moyenne et bourgeoise, un kaléidoscope explosif dont l’auteur dresse un inventaire particulièrement négatif sans tomber dans un pessimisme dévastateur ».

« Douces déroutes », Yanick Lahens, Éditions Sabine Wespieser, 230 pages.

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