Mercredi 22 May, 2019

"Au secours" : le cri des étudiantes sages-femmes de l'INSFSF en Haïti

Dossier: Le cri des sages femmes à l'INSFSF pour dénoncer les irrégularités flagrantes

Dossier: Le cri des sages femmes à l'INSFSF pour dénoncer les irrégularités flagrantes

Prolongation des années académiques à cause notamment de l'irrégularité des professeurs, non publication des bulletins de notes, un nouveau frais annuel de cinq mille gourdes... autant d'éléments responsables d'une situation de crise qui ne cesse de grandir au sein de l'Institut nationale supérieur de formation des sages-femmes. La rédaction de Loop Haiti s'est rendue sur les lieux suite à de nombreuses plaintes d'étudiantes de cette entité de l'Université d'Etat d'Haïti (UEH).

11 heures AM, une jeune femme apparemment dans la vingtaine se tient debout dans la cours des nouveaux locaux (inaugurés en février 2018) de l’Institution nationale supérieur de formation des sages-femmes situé à la rue Monseigneur Guilloux, non loin de l’Hôpital de l’Université d’Etat d’Haïti (HUEH). Personne pour l’accueillir. « Ils me font tourner en bourrique », crache Jizerel Jean-Pierre*. Ayant bouclé ses études classiques l’année dernière, elle est venue une énième fois à l’INSFSF pour soumettre son dossier dans le but de la poursuite d’un rêve, celui de devenir sage-femme. Toutefois, depuis plus de six mois, elle n’a jamais pu soumettre ses documents en raison des problèmes empêchant à toute nouvelle promotion de voir le jour à l'institut.

Mademoiselle Jean-Pierre est parmi les nombreux diplômés de l’école classique qui cherchent, sans le pouvoir, à intégrer l’INSFSF. La cause : jusqu'ici pas possible d'entamer une nouvelle session, les étudiants de l'actuelle promotion n'arrivant toujours pas à boucler leurs études qui devraient pourtant prendre fin. Cette situation a d'ailleurs donné lieu à des contentieux entre l’administration de l’institution et les étudiantes qui protestent contre différents irrégularités et abus auxquels elles disent faire face dans leurs études dans cette école.

Jusqu'à 18 mois pour année académique

Normalement, une année académique à l’Institution nationale supérieur de formation des sages-femmes devrait durer 11 mois. Cependant, ce n’est pas le cas pour plus d’une centaine d'étudiantes qui croyaient qu’elles allaient boucler leur formation en trois ans. En effet, l’année académique qui devrait s’étaler sur 11 mois a été prolongée. Un prolongation qui bascule la vie des étudiants et déçoit les parents de ces derniers.

Catherine Lagrandeur, originaire des Cayes, a laissé sa famille pour venir s'offrir une formation supérieure à Port-au-Prince. La jeune femme de 23 ans a été admise à l’INSFSF en 2015 et devrait compléter son cursus en 36 mois. Quoique studieuse et n'ayant jamais doublé une classe, elle est encore, en 2019, sur les bancs de l’école et n’est toujours pas graduée. Elle a dû passer environ 16 mois pour une année académique, a-t-elle confié à notre rédaction.

« Mes parents deviennent sceptiques », souffle-telle, triste. « Ils savaient que la formation devrait durer trois ans et me demandent ce que je fais encore à l’école. Ils commencent à douter de moi et se demandent si je vais vraiment à l’école », avoue la jeune femme soulignant que cette situation la met à couteaux tirés avec ses parents qui hésitent avant de lui donner l’argent pour ses besoins académiques.

Cette situation provoque non seulement un retard considérable dans le processus de formation des étudiantes, mais en plus, elle crée des frustrations chez elles qui, disent-elles, ne seront pas sans conséquence sur leur vie quotidienne. Pourquoi ces irrégularités persistent elles ? Qu’est ce qui en est la base ? Quelle solution ?

La direction de l’INSFSF explique

Le staff directoire de l’INSFSF ayant à sa tête madame Quettelie Chevalier, visité par Loop Haiti, a expliqué la situation. Les responsables soulignent notamment le cas des professeurs qui ne se présentent pas régulièrement à leur poste. « Oui, nous avons des difficultés à l’école avec des promotions qui durent plus que prévu », a confirmé madame Stéphanie Louis, Responsable Académique et de la planification des cours. « Ces problèmes viennent du plus haut niveau », a-t-elle poursuivi, expliquant aussi que le non-paiement des professeurs aurait poussé ses derniers à ne pas respecter leurs engagements envers l’INSFSF.

Madame Louis, visiblement agacée, explique que certaines fois elle se trouve dans une situation où elle est train de « supplier » les professeurs pour venir dispenser leur cours, alors que c’est leur travail, rappelle-t-elle, soulignant qu'elle se soucie énormément de l'avenir de ces jeunes étudiantes. 

Elle dit souhaiter les voir réussir et ne voudrait pas qu'elles aient à recevoir une « éducation au rabais ». « Le métier de sage-femme est un métier dangereux. Une sage-femme est responsable de la vie de la mère et d’un bébé, ce n’est pas une mince à faire. Une sage-femme pourrait être lynchée en assistant une femme enceinte si cette dernière n’a pas survécu ou si son enfant n’a pas vu le jour », a-t-elle expliqué pour montrer l’importance du métier.

5 mille gourdes de frais annuelle

La prolongation de l’année académique n’est pas le seul sujet de discorde entre l’administration de l’INSFSF et les étudiantes. Un frais évalué à 5000 gourdes exigé par les responsables de l'institution a aussi paralysé le fonctionnement de l’école qui avait du fermer ses portes depuis 18 janvier 2018, selon une étudiante qui se dit être dans l’incapacité de payer cette somme.

Cette décision adoptée en 2017 a complètement changé les choses. L'école s'est vue obligée de renvoyer les étudiants chez eux pour non-paiement, ces derniers disant ne pas en avoir les moyens. L’administration de son côté affirme que les étudiantes « refusent » de collaborer. Une dirigeante soutient que l'institut avait même autorisé un versement par tranches, ce que contredisent les apprenties sages-femmes qui soutiennent que le versement de ce frais est obligatoire pour pouvoir continuer à suivre les cours.

Selon Suzane Joseph, étudiante en deuxième année, la direction de l’école aurait informé les étudiants que les bailleurs de fonds dont l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) ont réduit leur aide allouée à l’école de moitié. C’est ce qui aurait poussé la direction à demander une contribution pour pouvoir continuer à faire fonctionner l'institution de formation, d’autant plus que le ministère de la santé publique et de la population (MSPP) n’arrivait plus à supporter l’école.

Signalons qu’il était auparavant clairement consigné dans la charte de l’école que « l’étudiant aura à contribuer financièrement à sa formation », même si aucun montant n'y est mentionné. Ce n’est qu’en 2017, dans la nouvelle charte qu’il est mentionné dans l’article 14 qu’un « montant de 5 milles gourdes sera versé par chaque ESF dès la rentrée de chaque année (voir image). Une décision contestée par les étudiantes qui ont même signé une pétition en mai 2018 (voir en bas de l'article).

 

La direction se défend

« L’école n’impose pas aux étudiantes de payer les 5000 gourdes », a voulu clarifier madame Louis, confirmant effectivement que l'UNFPA est une instance qui vient en appui à l’école mais qui se retire progressivement. « Les étudiants doivent participer financièrement à leur formation. 5000 gourdes ne représentent absolument rien », affirme-t-elle, citant que toutes les entités de l’université d'Etat réclament un frais. « Pourquoi pas elles ? ». Pour Madame Louis, les 5000 gourdes ne sauraient être proportionnelles aux valeurs de la formation. « Nous connaissons les prix des écoles privées », a-t-elle argumenté en secouant sa tête et pinçant ses lèvres.

Interrogée sur le montant alloué par l’UNFPA et depuis quand l’agence des Nations-Unies a décidé de réduire ses coûts, la responsable des études, Madame Georgie Magloire, n’était pas en mesure de fournir de détails. Mais elle a certifié que le "retrait progressif" de la UNFPA n’est pas ancien.

La situation à l’INSFSF est très sérieuse, nous a dit une source. Entre la prolongation de la durée de l’année académique, les contentieux liés aux frais académiques et le problème de la non publication des bulletins de notes, cette entité de l'Université d'Etat d'Haiti (UEH) semble être sur le point de plonger dans l'abîme.

Catherine Lagrandeur, citée plus haut, qui dit perdre la confiance de ses parents est pour l’instant cloîtrée chez elle où elle attend de trouver les 5000 gourdes pour pouvoir reprendre ses cours dans une école où elle devrait normalement être déjà graduée. 

*Les noms utilisés pour les étudiantes sont des noms d'emprunt 

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