Jeudi 26 Novembre, 2020

Dieu-Nalio Chéry et la caméra, une histoire d’amour et de passion

Dieu-Nalio Chery, en plein travail, lors des échanges de tirs entre des policiers et des membres des Forces Armées d'Haïti. Photo: Edris Fortuné.

Dieu-Nalio Chery, en plein travail, lors des échanges de tirs entre des policiers et des membres des Forces Armées d'Haïti. Photo: Edris Fortuné.

Entre fin 2019 et début 2020, ses travaux ont fait l'objet de plusieurs distinctions, fait le tour des grands journaux, particulièrement aux Etats-Unis, grâce à son professionnalisme, sa fougue et sa créativité. Avec la Médaille d'or Robert Capa, Dieu-Nalio Chéry devient le premier journaliste photographe d’Haïti à recevoir autant de distinctions à l’échelle internationale. Quelle est son histoire avec la photographie ? C’est quoi son parcours professionnel ? Coup de projecteur sur un photojournaliste hors-paire.

Né le 1e décembre 1981 à Pestel, département de la Grand’Anse, en Haïti, Dieu-Nalio Chéry est 5e d’une famille de 8 enfants. Il est fils du pasteur Dieuseul Chéry, membre de la Mission de l’Eglise Baptiste Sud d’Haïti (MEBSH). A Camp-Perrin, commune du département du Sud, le photojournaliste a fait ses études primaires et a débuté ses études secondaires au Lycée Nicolas Geffrard. Par la suite, le Pestelois s’est rendu à Port-au-Prince, où il allait boucler ses études classiques au Lycée Horacius Laventure à Delmas 31.

Dans la capitale haïtienne, le très jeune Dieu-Nalio s’est installé chez son oncle, qui était propriétaire d’un studio de photo à l’époque. Et c’est à partir de là qu’allait débuter cette alliance entre Chéry et la photographie. « En absence de mon oncle, j’essayais de prendre tout seul des photos pour des clients », raconte l’originaire de Pestel qui affirme développer un amour sans pareil pour ce domaine. « Depi m piti map fè ti kamera an papye. Mwen te konn fè ti kamera jwèt, pou m fè foto pou timoun parèy mwen. Poutan se kout flash m t ap bay, se pa t bon foto », confie-t-il, nostalgique.

Le jeune lycéen, à l’époque, allait commencer à faire des photos pour des particuliers à l’Eglise. Cela lui permettait de pratiquer davantage mais aussi de gagner un peu d’argent. « J’ai la photographie dans le sang. Cependant, je n’aime pas la photographie pour la photographie. Mon objectif depuis longtemps, c’est de rapporter des évènements à travers des photos », souligne-t-il.

Marié, père de 2 enfants, Dieu-Nalio a étudié l’infographie dans le but dit-il, de mieux habiller ses clichés. « Pour être un bon photographe, tu dois être un graphiste, et tu dois maitriser le fonctionnement de l’internet, le satellite et autres… », a-t-il rappelé. A partir de 2004, le passionné de la photographie commençait déjà à côtoyer la réalité du terrain, ce qui marquera automatiquement le début de sa carrière dans le photojournalisme.

Un parcours professionnel inspirant…

Alors qu’il était encore à l’école classique, Dieu-Nalio Chéry assurait déjà la couverture d'évènements politiques durant les troubles sociopolitiques en 2004, sous la présidence de Jean Bertrand Aristide. En compagnie de son collègue Wilson Surin dit « Djakout », il pratiquait sur le terrain tout en continuant à suivre d’autres photographes et essayant de se familiariser avec le jargon et les contours du métier.

« A un certain moment, j'avais loué une caméra des mains d’un camarade de classe, pour pratiquer », se souvient-il. Suite au départ du leader de Fanmi Lavalas, il a continue à travailler à travers les rues comme journaliste photographe indépendant en compagnie de deux autres confrères. Et depuis, Chéry travaille dans plusieurs quartiers difficiles tels Cité Soleil, Martissant, Gran Ravin, Bel-air et autres.

En 2006, il a été engagé en tant que photographe au sein de l’agence Alerte-Haïti, dirigée par l’ancien secrétaire d’Etat à la Sécurité publique, Réginald Delva. Après quatre ans d’expérience, soit en 2010, l’originaire de Pestel est recruté par l’agence américaine Associated Press comme simple fixeur. Après quelques mois, Chéry commence déjà à travailler sur des photos.

« A partir du déclenchement de l’épidémie du choléra, j’avais reçu une caméra. J’ai grandi peu à peu, jusqu’à attirer l’attention d’un journaliste international, qui m’a recommandé pour une bourse de formation complète en Argentine sur le photojournalisme », explique le lauréat du Prix Robert Capa.

Argentine, Mexique, Etats-Unis

Après avoir été sélectionné en 2011, il a laissé Port-au-Prince en direction de Buenos Aires, où il a passé plusieurs mois à apprendre les outils du photojournalisme. « Au terme de la formation, mon devoir de sortie a été récompensé. Il s’agissait d’un reportage photo réalisé sur les sans-abris. Ce jour-là, j’ai gagné un « Golden Scarf » et un web site gratuit pour une période d’un an. Et c’est à partir de cette expérience que je me suis dit, que j'ai de l’avenir dans ce domaine », raconte le photojournaliste.

Dieu-Nalio témoigne avoir grandi considérablement après cette formation. Il a même reçu une offre de l'Associated Press pour travailler au Mexique, où il a en effet passé quelques mois à exercer. Après cette expérience enrichissante, les responsables d'AP, satisfaits, l’ont désigné officiellement comme leur photojournaliste en Haïti, en 2012.

En 2014, Chéry a effectué un second voyage au Mexique, pour une nouvelle formation. Celle-ci s’est déroulée autour du comportement que doit adopter le photojournaliste durant les catastrophes naturelles. Après des mois de formation, Chéry ne s’est pas arrêté et a continué à se former, à travers des séances offertes par son agence de presse.

En 2015, Dieu-nalio faisait partie des sept photographes sélectionnés par la Fondation Magnum, l’un des pionniers du photojournalisme, pour une bourse d’études à New York. Il a été sélectionné parmi 700 professionnels de la photographie venus de 40 pays, suite à un concours organisé par la fondation.

« Cette formation de haut niveau s’est déroulée à New York University (NYU). C’était une très belle expérience ». Et c’est par rapport à toutes ces formations a l’échelle internationale que je suis ce que je suis aujourd’hui », raconte le co-lauréat du Prix Philippe Chaffanjon 2019.

Du haut de ses compétences et expériences, Dieu-Nalio Chéry ne cesse de partager son savoir avec d’autres jeunes, à travers des formations qu'il anime. Il est souvent sollicité par des institutions publiques et privées, pour la formation des photographes affectés à leurs services de communication. 

Un métier de sacrifice

Pour Chéry, le photojournalisme est la branche la plus risquée du journalisme. « Quand vous travaillez sur le terrain, vous pouvez être agressé par des particuliers ou par les forces de l’ordre. Pendant les manifestations, il faut être à l’intérieur de tout ce qui se passe », déclare-t-il. Malgré tout, le photojournaliste est tenu de capturer les bonnes images, insiste-il, soulignant que le métier requiert en ce sens un ensemble d’habilités. « Dans ce domaine, il faut travailler avec vos yeux [...], fournir le plus d'informations possible dans une seule photo ».

Il reconnait toutefois qu’il fait souvent des choix difficiles, mais insiste sur le devoir du photojournaliste qui est d’attirer l’attention sur certains phénomènes et/ou des zones vulnérables. « J’utilise mes caméras, dans l’intérêt des citoyens. Mes photos servent à tirer la sonnette d’alarme sur des problèmes ». Une image vaut mille mots, une citation à laquelle le chasseur de Prix s’attache bien. Cependant, il exhorte les photojournalistes à faire preuve de prudence dans les zones réputées dangereuses et de toujours planifier minutieusement avant d'aller sur le terrain.

Selon Chéry, ces sacrifices sur le terrain ont porté fruit. Il cite en exemple le prestigieux Prix Robert Capa, qui est d’ailleurs l’un des beaux moments connus dans sa carrière. En revanche, le photojournaliste de l’agence Associated Press n’est pas prêt à se passer de la date du 23 septembre 2019, où il a été touché par balles au niveau de la bouche, alors qu’il était en plein travail au Parlement haïtien. « C’était pour moi le pire moment de ma carrière. Je jour-là j’ai passé un mauvais après-midi », se souvient-il.

Des conseils aux jeunes photojournalistes haïtiens

« Ce métier demande beaucoup de discipline, de temps et d’honnêteté. Tu dois aimer ce que tu fais », le premier conseil de Dieu-Nalio Chery aux jeunes photographes. « Pour comprendre la société et faire de bon choix de sujets, il faut avoir le temps pour écouter et regarder les éditions de nouvelle, suivre les réseaux sociaux, écouter les analystes politiques ainsi que les leaders d’opinion », épilogue-t-il.

Il invite les jeunes qui veulent exceller dans le domaine du photojournalisme à rester en contact avec la réalité. « Soyez créatifs. Evitez de ne pas avoir un penchant politique qui peuvent influencer vos travaux. Fotojounalis se pa yon jwèt. Pa wè lajan avan. Pa janm satisfè a tèt ou. Toujou kontinye aprann… », lance le professionnel.

Avec les différentes distinctions reçues à l’échelle internationale, Dieu-Nalio estime avoir concrétisé son rêve : « devenir un grand photojournaliste ». Toutefois, il renouvèle sa détermination à continuer à travailler durement, pour se perfectionner davantage dans ce domaine qu’il pratique avec amour et passion.

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