Mercredi 16 Octobre, 2019

D’Haïti aux États-Unis, Obed Lamy vit au rythme de sa passion

Obed Lamy en échange avec des étudiants américains dans une salle de classe à Arkansas aux États-Unis. Crédit Photo: Gina Shelton/Twitter

Obed Lamy en échange avec des étudiants américains dans une salle de classe à Arkansas aux États-Unis. Crédit Photo: Gina Shelton/Twitter

Mercredi 18 septembre, le journaliste haïtien Obed Lamy, éditeur en chef du site Enfo Sitwayen et ex collaborateur à Loop Haiti, est intervenu dans une salle de classe au Département de journalisme et de stratégie des médias de l’Université de l’Arkansas aux États-Unis.

Quand nous lui demandons qu’est-ce qu’a été le fait marquant de l’échange, il nous a répondu sans hésiter : « le moment où j’ai essayé de débusquer les nombreux clichés auxquels Haïti est soumis dans la presse internationale ». Et sa professeure Gina Shelton, responsable du Département de journalisme, a fait la résonance de son écho.

« Il y a effectivement des journalistes-parachutes qui se débarquent le temps d’une journée, et écrivent des histoires sur des réalités dont ils s'en moquent, puis repartent le lendemain au petit matin », se fend l’enseignante et titulaire de la chaire classe média et gouvernement, celle qui a été à la base de cette initiative et qui a contacté Dr. Rob Wells, conseiller académique de Lamy, pour la tenue de la séance. 

Avant Lamy, au moins deux personnes se prêtaient à ce jeu qui consiste à titiller la curiosité des étudiants sur les rapports entre media et gouvernement dans les sociétés. Il s’agissait de la responsable communication de la Mairie de Fayetteville (Arkansas, USA), Channing Barker et un journaliste attaché aux services de communication de la Mairie, Stacy Ryburn.

Le problème d’accès à l’information en Haïti

S’il y une chose que Shelton avait comprise, c’est qu'Obed Lamy, originaire d’Haïti avec en bandoulière une valise chargée d’expérience, pourrait être la courroie appropriée pour l’élucidation de certaines notions. « Elle a compris que ma présence pourrait avoir une signifiance aux yeux des étudiants, et elle m’a invité à partager mon expérience et les défis du métier de journaliste en Haïti avec des étudiants venus de différents Départements », se contente de dire le natif de la cité soulouquoise.

En tête de site d’information et de recherche Enfo Sitwayen depuis plus d’un an, Lamy est bien outillé pour aborder le problème de l’accès à l’information en Haïti. « Aux États-Unis, un citoyen lambda a accès aux documents publiques, ce qui est totalement contraire en Haïti », a-t-il souligné, avant de préciser qu’en Haïti « il est difficile de parvenir à l’information tout d’abord parce que techniquement elle n’est pas organisée ».

19 septembre, l’Ambassade des États-Unis à Port-au-Prince, dans une note apparue sur Facebook, a fait écho de son intervention au profit de ces étudiants de l’Université de l’Arkansas aux États-Unis . « Il [Obed Lamy] a parlé de son travail ainsi que des défis auxquels il était confronté dans un endroit où l'accès à l'information rend difficile le travail des journalistes », a écrit l'institution diplomatique en publiant quelques photos de l'événement.

Le dernier classement de Reporters sans frontières (RSF) sur la liberté de la presse, place Haïti en 62e sur 180 pays. « Malgré la récente évolution des lois relatives à la liberté de la presse, les journalistes haïtiens sont toujours victimes d’un cruel manque de ressources financières, de l’absence de soutien de la part des institutions et d’un accès difficile à l’information », a écrit l’organisme.

Le prix du sang

Lamy indique avoir, lors de son intervention, fait mention des journalistes haïtiens qui ont laissé leur peau en exercice. « J’ai évoqué le dossier de Vladjimir Legagneur [disparu depuis mars 2018, ndlr] et [l'assassinat, ndlr] de Pétion Rospide cette année. Ce qui veut dire que l’insécurité glane dans le pays », a martelé l'ancien collaborateur du quotidien Le National et du média en ligne Loop Haïti.

Parfois, les médias sont victimes d’attaques ou de dénonciations fallacieuses perpétrées par des autorités étatiques. Le cas flagrant de l’ancien président Michel Martelly qui a accusé le quotidien Le Nouvelliste d’avoir marchandé sa ligne éditoriale. : « J’ai parlé du quotidien Le Nouvelliste qui a été accusé à tort ou à raison par Michel Martelly », ajoute-t-il. S’il est vrai que le journal a, par la suite, apporté un démenti formel, les taches et souillures demeurent indélébiles.

Toujours selon Reporters sans frontières, en Haïti « certains [journalistes, ndlr] subissent encore des intimidations et des agressions, notamment pendant les manifestations ». Un seuil vient d’être franchi ce mardi 23 septembre, le photojournaliste haïtien, correspondant pour l'agence Associated Press, Dieu-nalio Chéry a été blessé par un projectile au palais législatif en marge de la séance de ratification de la déclaration de la politique générale du premier ministre nommé Fritz William Michel.

Nouvelles technologies et responsabilité citoyenne

Une enquête conduite conjointement en 2016 par le Réseau des blogueurs d’Haïti (RBH) et Médias sociaux pour le développement (MESODEV) sur l’Usage d’Internet en Haïti, avait fait état de 12,20 % d’utilisateurs haïtiens en 2015. Quatre plus tard, une mise à jour apparait indispensable vue l’implosion des utilisateurs des réseaux Facebook, Twitter, Instagram pour ne citer que ceux-là.

« J’ai évoqué l’émergence des nouveaux médias qui sont porteurs de nouvelles dynamiques dans le secteur, à la faveur bien-sûr de l’avancement des technologies. Le cas d’Enfo Sitwayen ou d’AyiboPost », explique le correspondant de Radio Canada, La Presse et VOA en Afrique. « De nouveaux sujets sont traités plus ouvertement et de manière impartiale », avance-t-il.

La preuve en est bien grande. 14 août 2018, le cinéaste haïtien Gilbert Mirambeau a lancé le « hashtag » #KotKobPetwoKaribea qui, par la suite, allait devenir un grand mouvement citoyen et mettre le pays en ébullition au cours de ces quatorze derniers mois. « Au départ, les médias traditionnels ignoraient le mouvement avant de le rattraper », se souvient encore le fullbrighter.

24 aout 2018, ceux qui s’adonnaient jusqu’ici à la mobilisation sur les réseaux sociaux allaient fouler le macadam pour demander des comptes sur la dilapidation des 3,8 milliards de dollars qui se sont effondrés à la solde de la population qui paiera coûte que coûte cette somme colossale. Ainsi, l’étiquette Petrochallenger a pris naissance pour désigner toute personne appartenant ou s'identifiant à ce mouvement.

Lamy a aussi fait l’éloge de la nouvelle génération en Haïti qui est en train de faire bouger les lignes. « Cette nouvelle génération s’approprie des nouveaux médias pour produire d’autres types de contenu. Elle est aussi, à bien des égards, plus exigeante et exige plus de transparence de la part du gouvernement », a-t-il fait savoir.

Une intégration réussie

Depuis que les enseignants, étudiants ont appris qu’Obed Lamy a intégré ce programme grâce à une bourse Fulbright juillet dernier, ils n’ont pas économisé leur support envers le nouveau venu pour son intégration pleine et effective. « À te dire vrai, je jouis d’un chaleureux accueil à présent, tout le monde s’empresse de m’aider dès que j’en ai besoin », témoigne celui a été listé par Ticket Magazine parmi les vingt-cinq jeunes qui ont marqué l’année 2018 dans son pays, Haïti.

« J’apprends à me familiariser avec des auteurs anglophones qui, jusque-là, ont été des inconnus à moi », lâche-t-il avec un sourire satisfaisant. Il poursuit : « Je fais la rencontre des professeurs avec de grandes expériences, ceux qui détiennent des Emmy Awards. C’est vraiment une grande porte ouverte sur le monde ».

Avec les nouveaux outils mis à sa disposition et la formation à laquelle il s’adonne de fond en comble (une centaine de page pour lire et comprendre en anglais chaque semaine), Obed Lamy se sent prêt à conquérir le monde, réaliser des films documentaires sur n’importe quelle communauté ou sévit l’ « injustice ». « Vraiment, je dois aller plus loin ! », dit-il, d’un ton foncé, avant de prendre congé de nous.

Websder Corneille

websdercorneille@gmail.com

Twitter : @webscorneille

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