Mardi 18 Septembre, 2018

Supprimer le ministère aux droits des femmes ? Réaction de féministes

Marie Laurence Joslyn Lassègue, ex-ministre CFDF, le député Jean Marcel Lumérant et Pascal Solages, membre-fondatrice de Nègès Mawon

Marie Laurence Joslyn Lassègue, ex-ministre CFDF, le député Jean Marcel Lumérant et Pascal Solages, membre-fondatrice de Nègès Mawon

Elles clouent au pilori l’élu de Grand-Goâve et livrent leurs impressions sur la répétée tentative des politiques de supprimer le ministère à la Condition féminine et aux droits des femmes. Outrées par la proposition de Jean Marcel Lumérant au Premier ministre nommé Jean-Henry Céant, elles réagissent.

Jean-Henry Céant continue ses pourparlers et consultations avant la tenue prochaine de la séance de ratification de la déclaration de sa politique générale. Mardi soir, il a rencontré le bloc minoritaire qui a rassemblé certains membres autour d’une table de discussions.Les parlementaire ont proposé, au notaire, une éventualité de réduire le nombre des ministères dans la formation de son gouvernement. Passer de 18 à 14 ou 15, recommandent-t-ils à l’ancien candidat aux présidentielles de 2015-2016.

Pour le député de Grand-Goâve qui ne souhaitera pas la bienvenue à d’anciens fonctionnaires corrompus qui ont pillé, gaspillé et détourné les fonds publics, il est « nécessaire pour Céant d’appliquer une politique d’austérité et de rationalisation des dépenses publiques... On a rappelé au PM la nécessité d’utiliser les maigres ressources de l’État de manière efficace et efficiente ».

Et parmi les ministères à supprimer, selon les propositions des élus du peuple, se trouve celui à la Condition féminine et aux droits des femmes. Les réactions n'ont pas attendu.

« On ne touche pas au ministère à la Condition Féminine »

Il poursuit : « On n’a pas nommément spécifié les quatre ministères à supprimer », mais tous comprennent aujourd’hui l’urgence d’augmenter les recettes de l’appareil étatique, largement déficitaire. « […] Je crois que rattacher le ministère des Haïtiens vivant à l’étranger au ministère des Affaires Étrangères comme une direction, ramener (inscrire) le ministère à la Condition Féminine dans le cadre d’une autre politique de gestion de ressources au niveau du ministère des Affaires Sociales ne tueront pas la République ».

Des propos qui ont piqué au vif un gratin de personnalités féminines qui ont lutté en faveur de la cause des femmes en Haiti. Marie Laurence Joslyn Lassègue, ex-ministre sous l’administration Préval, poursuit encore aujourd’hui son combat aux côtés d’une palette de femmes parlementaires, de mairesses activement impliquées dans la politique et au sein d’organisations de femmes. Elle sort de son mutisme et se lâche.   

« Il semble que le député ne comprenne pas le rôle de ce ministère d’extrême importance. On ne saurait penser le rattacher aux Affaires sociales car ce sont deux entités étatiques différentes. Sinon, personne au monde ne nous prendrait au sérieux. Ce ministère dit quelle politique l’État définit en matière d’égalité homme-femme, quel rôle il joue dans la défense des intérêts stratégiques des petites filles », a-t-elle confié à Loop Haïti hier jeudi 16 août. « C’est un ministère transversal qui a besoin de l’Éducation, de la Culture, de la Santé pour fonctionner. 

Ce ministère doit prendre en compte les besoins spécifiques des femmes, après bien sûr les avoir identifiés. Il doit placer au cœur de ses priorités la question de la déféminisation du chômage, de la pauvreté. Mettre en place un observatoire de la parité pour forcer la machine étatique au respect du quota d’au moins 50% dans l’administration publique ».

Au lieu de la suppression du MCFDF, elle appelle l’État à le doter de plus de moyens financiers pour faire atterrir sa politique, afin qu'il puisse continuer à venir en aide aux plus démunies, aux victimes d’abus, d’agressions de tout type. « On ne touche pas au ministère à la Condition Féminine, scande-t-elle, reconnaissant effectivement que les moyens manquent. « Mais les résultats sont là ».

La suppression du MCFDF serait une « solution plastique »

Pascale Solages est devenue, non seulement une figure de la lutte féministe en poussant depuis quelques années le débat sur la cause des femmes à travers le  festival Nègès Mawon, mais elle incarne une plus jeune génération de militantes qui ont embrassé le mouvement. Contactée par Loop Haiti, elle regrette ces modèles de solutions plastiques qu’on apporte à des problèmes fondamentaux. Selon elle, la plaie n’est pas touchée du doigt. « A chaque crise sociale aigüe, on nous rabâche la fermeture du ministère. Le MCFDF est un acquis des luttes féministes et des revendications de femmes », indique-t-elle, rappelant que l’institution se donne pour mission d’adresser les problèmes spécifiques de cette catégorie de la population en se donnant également la mission de travailler à la transversalité du genre pour qu’il soit pris en compte dans toutes les sphères de réflexion et d’action de l’Etat.

« C’est la politique de solutions plastiques que les gouvernements ont développé », regrette-t-elle. « Ce n’est pas la fermeture d’un ministère à qui on octroie moins de 1% du budget national et qui doit adresser les problèmes de santé, d’éducation, de pauvreté, de violences, d’exclusion spécifiques à plus de la moitié de la population qui va non plus sauver la République », argue-t-elle.

Intégrer le ministère à la Condition Féminine dans le ministère des Affaires Sociales répond à quelle logique, se demande-t-elle. « Quels sont les résultats de ce ministère qui pense pouvoir endosser toutes les problématiques adressées par le MCFDF et quel est son bilan ? Quel est son état de gestion et pourquoi pense-t-on que l’un pourra engloutir l’autre ? 

Si l’on souhaite rationnaliser les dépenses publiques, augmenter les recettes de l’État, attaquez le problème dans son fonds, souffle-t-elle.  « Ce n’est pas le nombre de ministères qui importe principalement, ce sont les pratiques de corruption et de gaspillage des ressources de l’administration publique ».

Plus que cela, « la vision est de refuser de croire jusqu’au bout que les femmes existent de manière autonome, indépendante en dehors de la cellule familiale... Que c’est un être humain à part entière. Un sujet qu’il faut prendre en compte dans sa spécificité et dans la sphère sociale et politique. Voilà pourquoi il y a un ministère qui prend en compte la condition (non pas la situation) de cette frange de la population, conclut-elle. Le prochain festival titré « Rèv boukannen » fera justement le plaidoyer pour l’amélioration de leurs conditions de vie, de travail, de fonctionnement, plaidoyer pour une justice sociale.  

Gouvernement "mosaïque" ?

Dans la foulée des féministes qui montent au créneau, il y a cette trentagénaire, membre et leader d’organisation,  qui rejette d’un revers de main l’argument « de recettes et de résultats » évoqués par ces députés. Sinon, beaucoup de ministères (« fantômes ») seraient supprimés. La tradition politique haïtienne veut que les gouvernements soient « un gâteau à séparer ».

« Chaque ministre qui prend les rênes d’une entité étatique débarque avec son lot d’amis, de sympathisants ou de militants. Une fois installé, il reçoit, par jour, plus d’une vingtaine de visites de gens à qui des députés, des sénateurs ou des ex-Directeurs Généraux ont promis des jobs. Il n’a pas le temps de penser pays et d’attaquer les vrais problèmes. Il gère et protège son poste », dit-elle.

Le gouvernement devient du coup mosaïque : le titulaire du ministère de la Culture n’a aucun intérêt à défendre avec le Tourisme et l’Éducation. C’est un gouvernement aux mille teintes et où les pratiques, les habitudes de gestion peuvent varier d’une boîte  à l’autre. Il n’y a pas une vision commune qui est dégagée autour d’un projet commun de société, parce que ceux qui dirigent ici sont des citoyens en transit ». Ajoutés à cela, il y a aussi, dit-elle avec une dose d’humour, ceux qui attendent de voir arriver les prochaines émeutes pour qu’ils occupent à leur tour le fauteuil ministériel.

Pourquoi pas une féministe à la tête de ce ministère ? Pourquoi pas plutôt le profil d’une femme compétente qui partage la vision de cette boîte et qui éprouve la même sensibilité qui les militants, questionne-t-elle.