Jeudi 23 Novembre, 2017

Darlin Johancy Michel met la technologie au service de sa poésie

On lui connaissait musicien, chanteur et puis on découvre un beau matin son blog Pwèlzi où il livre régulièrement des bouts des poèmes en créole. Désormais, entre musique et poésie, son cœur n’a pas de choix. Mais l’art poétique peut-il encore influencer notre vie aujourd’hui ? Darlin Johancy Michel veut le croire et fait de la technologie un allié stratégique  pour se mettre à l’avant-garde « d’une distribution moderne de la poésie ».

Loop Haïti : Monsieur Darlin Michel, comment êtes-vous devenu poète? Quelles sont les origines de vos engagements littéraires ?

Darlin Johancy Michel : J'étais poète bien avant d'être chanteur, en témoigneront mes camarades de la primaire et du secondaire. J'ai eu des parents qui pouvaient se permettre d'avoir une bibliothèque à la maison. Mes lectures nourrissaient mon jeune esprit, aux livres j'empruntais des mots pour mes premiers poèmes. Le papier et la plume étaient les premiers témoins des amours impossibles du jeune poète timide que j’étais.

Loop Haïti : Quelles sont vos sources d'inspiration ?

Darlin Johancy Michel : Ma principale source d'inspiration est mon refus d’accepter comme acquis les attraits du monde physique et mon audace de me permettre de tout repeindre aux couleurs de mon âme fonction de mes humeurs, de mon vécu, de mes rêves, et du vécu avec autrui.

Loop Haïti : Quels sont les auteurs, les livres qui ont influencé ton écriture ?

Darlin Johancy Michel : Les livres et auteurs que je lisais dans mon enfance. Ceux que j'ai étudié au secondaire. Le parler des « timachann », le flow de certains rappeurs. Je me laisse influencer autant que je peux, étant en perpétuelle redécouverte de moi-même.

Loop Haïti : Qu'est ce qui fait l'originalité de votre art poétique?

Darlin Johancy Michel : Ma poésie  "PWELZI" est « resan » (rires). Mon art poétique est contemporain, non seulement en raison mon appartenance à cette génération d'artistes émergents talentueux, mais surtout dans l'utilisation d'un lexique assimilable et assimilé par cette génération. Je trempe ma plume dans le quotidien pour peindre des images accessibles à tous, c'est ma lutte pour reconnecter la jeunesse à la poésie grâce à la technologie. Le blog PWÈLZI est conçu uniquement sur mon smartphone et partagé sur les réseaux sociaux. Il en résulte que peu importe le niveau « intellectuel » de quelqu'un il peut lire, comprendre et donner sa propre interprétation d’un texte de "PWELZI" qui est en fait "pwèl" ak "plezi".

Loop Haïti : Dans votre poésie, vous parlez de la femme, de l’amour, de la sexualité. Il semble bien que vous vouliez briser un tabou comme vous le suggérez avec votre slogan « Vwa yon plim lib »?

Darlin Johancy Michel : « Vwa yon plim lib », oui, en effet, PWELZI c'est un cri qui dit : et si on en parlait. Parler sexualité est pratiquement tabou en Haïti. Les jeunes cherchent des réponses mais ont peur de poser les vraies questions. La pratique sexuelle est privée mais la sexualité doit être un sujet de conversation comme tous les autres. Resté tabou il n'en résultera que davantage de tort pour la société. PWÈLZI célèbre le sexe, pour une jeunesse éclairée qui assume sa sexualité.

Loop Haïti : Vous écrivez des poésies uniquement en créole. Ce choix s’est-il imposé à vous ? Trouvez-vous que c'est une bonne idée ?

Darlin Johancy Michel : Le Créole haïtien est notre langue maternelle. PWÈLZI est ma modeste contribution à l'évolution de la langue. Loin d'être un technicien en matière de langue, j'ai osé, avec PWÈLZI, écrire certaines fois un  créole qui, à mon avis serait moins compliqué. Observez par exemple le placement de mes apostrophes dans les contractions de mots : « pou'm gen » au lieu de « pou m' gen ». Écrire en créole est avant tout un plaisir et un devoir envers la langue de ma grand-mère.

Loop Haïti : Pensez-vous que la poésie romantique peut encore influencer notre vie aujourd’hui, en ce monde où la chose matérielle prime sur tout?

Darlin Johancy Michel : Bien sûr que oui elle a sa place car tout ne se résume pas à la chose matérielle. Nous avons toujours ce besoin que comble une musique, un livre, un sport, une blague entre potes.  La poésie romantique a son public, et pourrait  gagner d'autres jeunes si on en repensait l'enveloppe qui fait vieux jeu.

Loop Haïti : Par ailleurs, pensez-vous que la poésie, comme genre littéraire, est assez bien consommée en Haïti, comparativement au roman et à la nouvelle?

Darlin Johancy Michel : J'avoue que la poésie n'est pas à ses meilleurs jours parlant consommation. Mais je suis aussi poussé à me demander : a-t-on pensé à adapter la poésie au développement de la technologie ? Les canaux de distribution de la poésie sont-ils toujours aussi efficaces que 30 ans plutôt ? Je persiste à croire que des jeunes peuvent être intéressés à consommer la poésie sans vouloir tenir un bouquin en main. Il nous faut une distribution moderne de la poésie.

Loop Haïti : Alors, comment est la réception de Pwèlzi dans le public ?

Darlin Johancy Michel : Je suis on ne peut plus heureux d'être l'un des jeunes poètes les plus lu de ma génération. PWÈLZI qui est conçu uniquement sur mon portable affiche les 32 000 lectures pour 57 textes. On lit PWÈLZI  un peu partout, en Europe, en Amérique. Nos meilleurs chiffres nous viennent d'Haïti : 12000 lectures, USA : 10000. Suivent le Canada, la République Dominicaine, Brésil, Chili, France et Argentine. J'aime à croire que nos sœurs et frères haïtiens en terre étrangère supportent cette initiative qui les gardent connectés avec Haïti. Ensemble nous montrons que l'intérêt pour la poésie en créole est là, mais il nous faut juste faire de la poésie au 21e siècle.

Loop Haïti : Et si vous devriez choisir définitivement entre la poésie et la musique…

Darlin Johancy Michel : Ma musique est poésie de sons. Ma poésie est musique de mots. Choisir entre l'une d'entre elles c'est me condamner à aimer l'autre encore plus fort.