Jeudi 26 Novembre, 2020

Covid-19: La santé mentale de la population doit être une priorité en Haïti

Illustration de symptôme de dépression, d'angoisse, du stress et de traumatisme psychique - Crédit Photo : Olivier BEUZON

Illustration de symptôme de dépression, d'angoisse, du stress et de traumatisme psychique - Crédit Photo : Olivier BEUZON

"Les manifestations anxieuses et dépressives risquent d’être croissantes tenant compte de la nature de cette crise sanitaire dont l’issue parait incertaine pour l’instant" | 

Le jeudi 19 mars 2020, le président de la République d’Haïti a confirmé les deux premiers cas du nouveau coronavirus (covid-19) dans le pays. Lors d’une adresse à la nation tenue pour la circonstance, Jovenel Moïse a également décrété l’état d’urgence sanitaire sur tout le territoire national pour lutter contre la propagation de la maladie- la première dans l’histoire du pays.

Il évoque ainsi qu’Haïti passe désormais à la phase 2 de la réponse à l’épidémie déclarée pandémie par l’OMS (Organisation mondiale de la santé) depuis le 11 mars. Dès le lendemain, Un couvre-feu de 20h à 5h a été instauré.

Au 11 avril 2020, 31 cas de covid-19 dont deux décès ont été enregistrés en Haïti, d’après une circulaire du Ministère de la Santé Publique et de la Population (Mspp). L’arrivée de la pandémie dans le pays a été très redoutée par la population ; plus d’un prédisait que ce n’était qu’une question de temps, car aucune mesure drastique n’avait été prise pour que le pays soit épargné par ce fléau mondial.

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Depuis l’annonce des deux premiers cas de covid-19 en Haïti, l'anxiété est grandissante au sein de la population. Alors que les habitants sont déjà confrontés à une crise sociale, économique et politique persistante, ils doivent maintenant faire face à la pandémie de coronavirus dans un contexte où le système de santé du pays est dans l’agonie. Ce qui ne sera pas sans conséquence sur leur santé mentale.

Comme dans toute épidémie ou pandémie, les personnes confrontées à la crise sanitaire du covid-19 peuvent se sentir stressées et inquiètes. Face à cette situation dangereuse, elles passent du mode « vie » au mode « survie ».

Ainsi présentent-elles des réactions ou des réponses communes*, de nature anxieuse, telles : peur de tomber malade et de mourir ; sentiment de désespoir ; peur pour la vie de leurs proches et sentiment d’impuissance à les protéger; peur de perdre leurs moyens de subsistance ; peur d'être séparées de leurs proches, surtout dans le cadre d’un confinement partiel ou total ; peur de perdre leur emploi ; sentiments d'inutilité, d'ennui, de solitude et de dépression dus à l'isolement etc. Ces réactions sont normales ou encore compréhensibles, au regard de la situation.

 

Les manifestations anxieuses et dépressives risquent d’être croissantes tenant compte de la nature de cette crise sanitaire dont l’issue parait incertaine pour l’instant. Les résultats d’une enquête nationale réalisée auprès de la population générale en Chine montrent un stress psychologique modéré chez 35% des 52 730 répondants. Les syndromes de stress post-traumatiques semblent être une évidence surtout quand aucune disposition n’a été mise en place pour les anticiper.

Plus récemment, le journaliste vétéran de 49 ans de CNN, Chris Cuomo, affirme avoir eu des symptômes psychiatriques dont des hallucinations, après avoir été testé positif au covid-19. Son médecin lui a indiqué que cela pourrait arriver jusqu’à 8 fois pendant la nuit. De ce fait, Dr. Judite Blanc dira que « la meilleure réponse à cet assassin de virus doit être biopsychosociale ». Les conséquences du covid-19 sur la santé mentale risquent d’être néfastes. L’objectif ici n’est pas d’en faire une revue exhaustive. Mais, cette mise en contexte s’avérait nécessaire.

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Certaines catégories de personnes sont plus vulnérables sur le plan de la santé mentale. Les travailleurs de soin qui sont en première ligne (infirmières, médecins et autres) peuvent subir des facteurs de stress supplémentaires : risque élevé de contamination associé à la contrainte physique des équipements de protection, isolement physique de leurs familles, horaires et charge de travail alourdis etc. Les malades eux-mêmes constituent un groupe vulnérable (peur de mourir, stigmatisation…) ainsi que les personnes à mobilité réduite et les adultes d’un certain âge. 

En Haïti, on n’y échappe pas. Le covid-19 est bel et bien là. Les conséquences sur la santé mentale aussi. Les facteurs de risque spécifiques à notre contexte sont légions : conditions socio-économiques précaires de la population, système de santé très affaibli, méfiance de la population en la capacité de l’état à faire face à l’urgence, crise politique pérenne etc.

À cela s’ajoutent les multiples catastrophes naturelles, notamment les tempêtes tropicales, cyclones et ouragans, qui sont récurrentes en Haïti. L’hypothèse d’un trauma historique associé à la période coloniale de Saint-Domingue devrait être considérée également. Alors que tous les signaux sont au rouge, et ce depuis des lustres, la gestion de cette crise semble se résumer au tâtonnement et à l’amateurisme. Dans ce tohu-bohu, cette course à la gloire personnelle, soudain on se souvient de la santé mentale. Allez hop, une occasion d’en parler. 

Le scénario risque d’être le même, comme à chaque crise. Des psychologues sont sollicités par les médias pour intervenir sur la question. Il s’agit, entre autres, d’expliquer à la population les risques pour sa santé mentale et lui proposer des stratégies pour faire face à la souffrance psychique et aller de l’avant. Cette démarche vaut la peine. Elle est importante, mais loin d’être suffisante.

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La santé mentale ne saurait être réduite à quelques interventions ponctuelles dans les médias en situation de crise. Sinon, nous allons reproduire le même schéma post-séisme 2010. Quelques programmes de santé mentale qui, malgré la portée de certains, se réaliseront dans une confusion totale, bref le tintamarre habituel résultant de l’inexistence d’une vraie politique de santé globale dans le pays.

Comme je n’ai eu de cesse de le dire, si quelques ONGs peuvent se vanter d’avoir mis en place des programmes d’appui psychosocial, ces initiatives ont abouti au meilleur comme au pire. Pour avoir travaillé dans un programme de soutien psychologique aux survivants du séisme, j’ai été témoin des contraintes – sinon des biais – tant théoriques que méthodologiques auxquelles sont confrontées ces initiatives. 

Dans le contexte actuel, l’aide humanitaire qui n’a jamais su répondre aux racines de nos maux risque de ne pas pointer le bout son nez. Les pays dits amis d’Haïti sont aussi, pour la plupart, au fond du gouffre face à cette pandémie. Certaines initiatives non étatiques sont prises actuellement pour offrir un accompagnement psychosocial à la population, notamment les catégories les plus vulnérables. Des psychologues, thérapeutes et travailleurs sociaux dont je fais partie travaillent à la mise en place d’une cellule psychologique au profit des personnes en détresse émotionnelle.

Vu le contexte du covid-19, l’écoute téléphonique sera privilégiée. Cet accompagnement psychosocial peut s’avérer utile pour aider des personnes vulnérables à affronter un stress aigu ou un stress « dépassé » caractérisé par un état de sidération, de fuite, de panique ou de réactions confusionnelles. Mais, ce soutien devrait conduire à un processus de soins approfondis, s’inscrivant dans une politique globale d’accompagnement de la population en situation  de désastres tant humains que naturels. Cette politique n’existe pas.

Les professionnels de la santé mentale, dont les psychologues, les psychiatres, psychothérapeutes et travailleurs sociaux, ne doivent pas rater le train à nouveau. Pour reprendre l’idée d’Alain Badiou, il serait illusoire de penser que cette crise sanitaire puisse en elle-même aboutir à quoi que ce soit de novateur pour la santé mentale, si d’autres forces ne sont pas mobilisées et d’autres stratégies ne sont pas adoptées. À défaut de cela, la santé mentale continuera à ne bénéficier que d’une représentation symbolique dans les prises de décisions au plus haut sommet de l’État, rien que pour sauver les apparences.

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Ainsi, des chercheurs haïtiens et étrangers, travaillant sur les problématiques haïtiennes entre autres, continueront à s’efforcer de partager les résultats de leurs études utiles à la mise en place de programmes de santé mentale et l'élaboration d'outils adaptés à la population, comme ce fut le cas dans le contexte post-séisme 2010 en Haïti, mais nos gouvernants n’y accorderont aucune considération.

Il ne faudra même pas compter sur le représentant de la santé mentale au sein de la cellule scientifique de gestion de la crise du nouveau coronavirus qui affirma, lors d’un entretien à la radio le 2 avril dernier, qu’il n’existe pas de données scientifiques sur les conséquences psychologiques du séisme de 2010 en Haïti. Ce qui est complètement faux et irresponsable. J’espère qu’il se rattrapera.   

Comme je l’ai bien rappelé dans mon livre Narrations du Sensible, entre 2 et 4 mois après le séisme du 12 janvier 2010, un taux de prévalence de Trouble de Stress Post-Traumatique (TSPT) de 24,6 % a été observé dans un échantillon de 1.315 survivants (Cerdá et al., 2013). Un an après le séisme, 59,10 % d’un échantillon de deux groupes d’enfants ont présenté des symptômes sévères de TSPT (Blanc et al., 2014).

Deux ans et demi après, une prévalence de 36,93 % de symptômes sévères de TSPT a été constatée chez les enfants et les adolescents (Cénat & Derivois, 2015). En outre, 30 mois après, une prévalence de 41,57 % de symptômes sévères de TSPT a été constatée chez des jeunes âgés de 18 à 24 ans (Cénat & Derivois, 2014). Plus de six ans après le séisme, les résultats de mes travaux de recherche doctorale, réalisés sous la direction du Professeur Daniel Derivois, ont mis en évidence une prévalence de 35,82% de symptômes sévères de TSPT chez les adolescents et jeunes adultes

Dans le contexte du covid-19 en Haïti, la prise en charge psychosociale de la population, notamment les catégories les plus vulnérables, est une nécessité de santé publique. Il est donc fondamental que l’état haïtien puisse y accorder une attention soutenue et prendre en compte les facteurs culturels et contextuels pouvant entraver ou contribuer à un accompagnement efficace et efficient.

*Voir la note d’information de l'Inter Agency Standing Committee (IASC)  parue en février dernier mettant l’accent sur la santé mentale et les aspects psychosociaux.

Le texte a été mis à jour avec des données statistiques le 11 avril 2020 à 1:50 pm (heure haïtienne). 

Dr. Jeff Matherson CADICHON, Ph.D.

Docteur en psychologie clinique et psychopathologie

Psychologue clinicien

Professeur à l’Université d’État d’Haïti et l’Université Notre-Dame d’Haïti

Directeur Clinique de Nadege Inc. www.nadegehaiti.org

Cofondateur de Kaneza Consulting Group

Auteur du livre : « NARRATIONS DU SENBLE – Récits post-traumatiques de survivants du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti », Éditions de l’Université d’État d’Haïti 

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