Lundi 16 Septembre, 2019

Conversation avec un maitre de la danse contemporaine haïtienne

L’auteur de cet article a rencontré le danseur, chorégraphe et enseignant Jean-Aurel Maurice dans un hôtel à Queens, à New York le dimanche 30 juin 2019. Photo : Jean-Aurel Maurice/Facebook

L’auteur de cet article a rencontré le danseur, chorégraphe et enseignant Jean-Aurel Maurice dans un hôtel à Queens, à New York le dimanche 30 juin 2019. Photo : Jean-Aurel Maurice/Facebook

Salué en 2004 par le président Jean-Bertrand Aristide. Détenteur d’un diplôme d’Etat français. Fondateur de l’Espace Xaragua pour la danse (Exodans) en 2005, à Jacmel. Jean-Aurel Maurice est, sans discussion aucune, le danseur et chorégraphe le plus atypique de l’époque contemporaine haïtienne.

En avril 2010 dans le cadre de la biennale de danse Caraïbes à la Havane, sa performance a poussé le dur à cuire Raphaël de Gubernatis, critique d’art au Nouvel Observateur en France, vers un éloge sans précédent. « Jean-Aurel Maurice est le seul dans sa catégorie à faire preuve de conscience politique, de sens dramatique, à avoir quelque chose à dire, » écrivait ce dernier dans un article qui avait fait couler beaucoup d’encre. Cette biennale avait réunit, à l’époque, les plus prodigieux et prestigieux chorégraphes de toute la grande Caraïbe.

Cet évènement mémorable reste encore vif dans son esprit comme si c’était hier. Maurice se souvient également d’un commentaire grincheux en provenance de certains de ses collègues après un tête-à-tête avec le journaliste. « Ils m’ont injustement accusé d’être en compromission avec Gubernatis. Alors qu’il ne s’agissait pas du tout cela, » déplore-t-il sans pour autant être colérique contre les médisants.  

« J’ai simplement ajouté une touche politique à ma chorégraphie, et Raphaël m’a trouvé à son gout, » lâche-t-il avec un sourire très vague qui fait preuve d’une insouciance. Les articles de Raphaël sont souvent une piqure de rappel aux gouvernements, un pied-de-nez au statu quo, ou un couteau sous la gorge des artistes. Beaucoup le détestent dans le monde francophone. Rien d’étonnant, Maurice l’aime éperdument ; et le recommande comme modèle à ceux qui veulent s’investir dans le métier de journaliste.

À six ans, Maurice a cassé l’écueil de la timidité pour enfiler ses premiers vêtements de danseur dans une cérémonie dirigée par sa mère qui était prêtresse vodou de son état. Donc, de très tôt, la danse de Maurice a épousé une cause : le vodou. « L’art doit avoir un but, nous ne pouvons pas continuer à danser juste pour animer la galerie, » argumente-t-il. Il déplore que certains danseurs haïtiens vivent avec cette peur bleue de se réveiller un jour et apprendre qu’une ambassade a mis un terme à leur subvention.

De cette conception d’art utile, Maurice s’inscrit dans la longue et prestigieuse liste des artistes, écrivains, peintres- et autres- qui veulent que leur art soit une plainte déposée contre le gouvernement ou une arme de défense des infortunés. Combien d’autres sont-ils animés de cette même volonté de combat contre les injustices sociales en Haïti ? La réponse ne se trouve pas dans ce texte.    

« Moi, je vis avec toute la latitude de conditionner mon art et de lui amener là où je veux pour qu’il soit vu et entendu comme je voulais, » tranche-t-il, avant d’ajouter avec un gênant sourire : « peut-être parce que je suis déjà Français. » Pour rappel, le territoire d’Outre-Mer de Saint-Martin a vu naitre cette étoile de la danse qu’est Jean-Aurel Maurice, 44 années de cela, de père et de mère d’origine haïtienne.   

1er janvier 2004, Haïti se trouvait au cœur de la célébration du Bicentenaire de l’Indépendance nationale. Le président d’alors, Jean-Bertrand Aristide, très décrié par les couches sociales haïtiennes, faisait appel aux danseurs les plus affutés du pays pour monter une chorégraphie qui met en exergue ce moment symbolique au cours duquel l’Armée Indigène de Saint Domingue a humilié les troupes Napoléoniennes qui seraient-selon l'histoire- les plus puissantes de l’époque.

« Au début, plusieurs chorégraphes haïtiens ont accepté de collaborer sur ce projet- avant de désister parce que Aristide exigeait réparation et restitution de la dette de l’Indépendance contre la France, » constate-t-il. « Moi, lorsque j’ai reçu l’appel pour y succéder, j’ai accepté sans crier gare, » affirme-t-il avec une fierté qui n’a d’égale que son talent et sa profession de danseur soliste pour laquelle il est détenteur d’un diplôme d’Etat français et d’une bourse Lavoisier; ce qui, de bonne heure, lui a conféré une renommée internationale.

Parallèlement, il a séjourné comme soliste à l’Opéra de Berlin et interprète en solo à l’Opéra de Paris, au conservatoire national supérieur de musique et de danse à Lyon et, enfin, Dance Theatre of Harlem, espace mythique des années 60s et considéré commet étant le premier ballet classique noir aux Etats-Unis.

Pour Maurice, un évènement solennel comme le Bicentenaire devrait faire titiller d’envie tous les Haïtiens, et rien ne pourra justifier le retrait ou la lâcheté de certains chorégraphes d’avoir fait profil bas. « Certains collègues danseurs m’ont vilipendé parce que j’ai accepté l’offre, ils iraient jusqu'à dire parce que je suis pro-Aristide, » se souvient-il encore.

« Bah ouais, je le suis, » affirme-t-il en grande pompe, avant de se poser la fameuse question longtemps sans réponse en Haïti : « Qui était contre Aristide en 90s ? » Il pense simplement que certains ont eu le temps de s’y échapper avant que le navire fasse son premier naufrage en 91. « Moi, j’y reste accosté, » affirme-t-il avec fermeté et courage. 

Jean-Bertrand Aristide a « pris l’Afrique » le 29 février 2004 (une façon ironique de dire que quelqu’un a pris la fuite en Haïti). Une deuxième dans sa carrière de président- après le premier coup d’état du 29 septembre 1991- date à laquelle se réfère métaphoriquement Maurice. Si la première fois il lui a couté seulement 36 mois avant de siéger à nouveau dans le fauteuil présidentiel avec l’aide du gouvernement américain ; pour la deuxième, il devrait attendre 7 ans pour faire le retour au pays natal- cette fois, avec l’aide du président René Préval.

Président Titid, comme l’appellent affectueusement ses thuriféraires, vit aujourd’hui dans sa forteresse dans la commune de Tabarre, située au Nord-est de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. Il ne parle presque plus sinon que des rumeurs qui naissent à chaque fois sur sa personne. Parfois, ce sont des politiques en quête de légitimité qui fanfaronnent qu’ils sont endossés par le leader lavalassien.  

Un an après le départ de son messie, Maurice s’est recroquevillé dans son alma mater Jacmel, le chef-lieu du département du Sud-est en Haïti. Cette fois, il décide de mettre son talent et son professionnalisme au profit du plus grand nombre. Il a mis sur pied l’Espace Xaragua pour la danse (Exadans) qui dispense une variété de classes comme la contredanse, Nago, Ibo, Guédé, Yanvalou, Banda, Congo pour ne citer que celles-là. Il reçoit des élèves à partir de 6 ans d’âge. Entre temps, il a fondé un studio de danse dédié à la mémoire de Jean-Léon Destiné, l'un des plus fameux danseurs et chorégraphes qu'Haïti n'ait jamais connu.

Longtemps déjà qu’il voulait contribuer au renforcement de la communauté, mais il hésitait souvent à l’idée de retourner au bercail. « Les artistes se battent pour si peu en Haïti, et ils s’autodétruisent sans se rendre compte, » critique-t-il. Il se voit toujours au-dessus de cette mêlée, ne voulant pas s’incruster dans ce méli-mélo qui consiste à dire du mal de l’autre pour afficher une certaine supériorité et déclarer son génie.

Quand il a décidé de monter Exadans, il savait déjà que des langues de vipère vont tirer à boulet rouge. Toutefois, l’engagement et la volonté de faire l’a conduit sur ce terrain qu’il n’a pas choisi de son propre gré. « L’expérience de l’école a été très enrichissante pour moi, » argue-t-il, « cela m’a permis de me sentir utile à la communauté, de donner une partie de ce que j’ai reçu. »

Aujourd’hui, Exadans n’existe que de nom. Toutefois, la salle de danse Jean-Léon Destiné retient son souffle grâce à un support financier octroyé par Marie Lourdes Elgrius. Maurice entend l’améliorer dans les temps à venir parce qu’il croit bien que la mémoire d’un Jean-Léon doit être transmise à la société haïtienne.

Apres une décennie dans le bas-fond de Jacmel où il s’est contenté du peu qu’il a apporté à la communauté, il s’est reparti pour la terre étrangère l’année dernière. Cette fois, c’est dans la Floride des Etats-Unis qu’il trouve refuge. Il anime depuis janvier dernier une classe de danse à Kirova Ballet Academy, à Miami là où il se démêle pour acheter une maison prochainement. Il débute conjointement cet automne entant qu'enseignant de danse au Miami City ballet (Outreach program).

Websder Corneille

Boston

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