Mardi 23 Avril, 2019

Comment réveiller l’industrie du tourisme pour développer l’économie d’Haïti ?

Jadis, le slogan résonnait comme une prétentieuse invitation: « Haïti se la pou w la ».  Porté par Stéphanie Balmir-Villedrouin, ex-ministre du tourisme durant tout le quinquennat de Martelly, ce slogan a sensiblement valu, quelques representantions d'Haïti dans la presse internationale. Les démarches de la ministre ont pu, autant que faire favoriser le retour du pays carte touristique mondiale. Mais c’était sans compter avec les derniers soubresauts de la longue période électorale (2015-2017) qui auront pollué l’environnement des affaires et cassé l’élan de ce secteur si fragile. Or, pour Frédéric Chérestal, spécialiste en la matière, « le tourisme peut jouer un important rôle de levier pour le développement socioéconomique du pays » à l’exemple de la République Dominicaine qui tire des milliards de dollars, de ces millions de visiteurs qui trainent leurs valises dans ses aéroports et ses chambres d’hôtels. Si la stabilité politique, telle qu’elle se profile en Haïti aujourd’hui, peut encourager les investisseurs à « sortir de leur attentisme et lancer des chantiers », les politiques ont en amont des décisions à prendre.

Loop Haïti : Un nouveau gouvernement s’installe à la tête du pays. La stabilité politique semble se profiler à l'horizon. Doit-on s’attendre à de nouveaux investissements dans le secteur touristique?

Frédéric Chérestal : Le développement du tourisme passe inévitablement par l’existence d’un cadre macro-économique stable, qui est corrélé au contexte sociopolitique. Avec l’installation de ce nouveau gouvernement et les prochaines décisions, en matière de tourisme notamment, les investisseurs vont probablement sortir de l’attentisme et lancer des chantiers. L’État haïtien doit prendre des mesures appropriées pour stabiliser les grands agrégats  macroéconomiques.

Loop Haïti : Que reste-il des réalisations touristiques de l’ère de la Ministre Stéphanie Villedrouin ? Quels sont les côtés positifs et les côtés négatifs ?

Frédéric Chérestal : L’ère Balmir-Villedrouin fut caractérisée par une redynamisation du secteur touristique haïtien. Comme réalisations, retenons : le retour d’Haïti sur la carte touristique mondiale, la création de la Police Touristique, la construction de nouveaux hôtels et la rénovation d’anciens, la campagne de classification hibiscus, etc. Toutefois, l’installation d’infrastructures d’accueil, la planification globale du secteur, l’intégration des communautés locales et le renforcement du cadre légal ont fait défaut.

Loop Haïti : Quels doivent être les chantiers prioritaires du Ministère du Tourisme pour ce quinquennat ?

Frédéric Chérestal : Pour ce quinquennat, le Ministère du Tourisme (MDT) aura des défis de taille à relever, surtout dans ce contexte macro-économique difficile. Pour faire court, je citerais:

  1. L’application effective du Plan Directeur du Tourisme (96, 2007), avec l’ajout d’un cadre de gouvernance;
  2. La redéfinition du produit touristique haïtien et la prospection de nouveaux marchés;
  3. Le renforcement institutionnel du Ministère du Tourisme ;
  4. La redynamisation des partenariats avec des Organisations Internationales et des gouvernements étrangers ;
  5. L’intégration des communautés locales dans les projets touristiques.

Loop Haïti : Effectivement, les communautés sont très peu impliquées dans les initiatives du Ministère du Tourisme. Quel est l’avenir du tourisme local en Haïti dans ces circonstances?

Frédéric Chérestal : En Haïti, le « touriste » est perçu comme un étranger. Cette perception se traduit par un délaissement du tourisme intérieur et la création « d’enclaves touristiques », sur le littoral, gérées par des investisseurs privés qui proposent une offre onéreuse, déconnectées des communautés locales. Cette « déconnexion » entraine parfois des frictions entre investisseurs privés et populations locales. Les événements de janvier 2016, à Labadie, le montrent. Le Ministère du Tourisme doit insister sur la durabilité (répartition des retombées économiques, encadrement social et protection du cadre écologique) dans les projets touristiques. Le tourisme n’est viable en Haïti qu’avec l’intégration des communautés, comme parties prenantes.

Loop Haïti : Que peut le tourisme pour l’économie et le développement d’Haïti?

Frédéric Chérestal : En 2015, pour un total de 5,6 millions d’arrivées, la République Dominicaine a eu des recettes de 6,1 milliards de dollars US. Pour la même année, Haïti a reçu 516 000 touristes, avec des recettes de 609 millions de dollars US (UNWTO, Faits saillants, 2016). Le tourisme peut jouer un important rôle de levier pour le développement socioéconomique du pays (création d’emplois, génération de revenus, IDE, etc.). De par son caractère transversal, le tourisme crée des effets multiplicateurs et d’entrainement substantiels.

La volonté politique du Président Jovenel Moïse, en plus d’être traduite en actions au sein du budget national, devra s’appuyer sur une planification définie par des spécialistes du tourisme et des domaines connexes. En plus de la promotion et du dynamisme, les décisions doivent être consensuelles et planifiées afin de perdurer dans le temps et au bénéfice de tous !

Originaire des Chardonnières, Pierre Frédéric CHÉRESTAL est d’une famille d’agriculteurs et d’hommes politiques. Ancien du Lycée Toussaint Louverture, de l’UEH (INAGHEI/ FASCH) et détenteur d’un Master 2 en Tourisme (ESFAM-Université de Corse), il intervient pour des entreprises privées et l’État haïtien sur des projets touristiques.

 

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