Mercredi 29 Janvier, 2020

Climat : L’appel au secours du Ministre Jouthe, recadré à la COP25

Crédit photo : Desmond Brown - IPS

Crédit photo : Desmond Brown - IPS

Lors de sa participation à la COP25, le ministre haïtien de l'Environnement, Joseph Jouthe, a comparé l'urgence climatique à un acte violent et a appelé la communauté internationale à lutter contre le changement climatique. Mais son appel au secours et à une aide financière a été recadré par deux jeunes Haïtiens et par le Centre de la Communauté des Caraïbes sur le changement climatique (Caribbean Community Climate Change Centre).

« Le changement climatique est une grande terreur en Haïti et il est très difficile pour nous d’y faire face », a déclaré Jouthe à l’agence IPS ,en marge du sommet des Nations Unies sur le climat, la 25e Conférence des Parties (COP25), à Madrid, en Espagne.

« Haïti n'est pas responsable de ce qui se passe avec le changement climatique mais nous en souffrons. Nous voulons un meilleur traitement de la part de la communauté internationale. »

Jouthe a déclaré qu'Haïti reste déterminé à renforcer sa résilience aux chocs climatiques et à contribuer à l'effort mondial pour atténuer le phénomène.

Selon ses dires, Haïti poursuit un quadruple objectif en matière de changement climatique:

  • la promotion, au niveau de tous les secteurs et autres ministères, d'un développement national respectueux du climat;
  • créer un cadre de réponse cohérent pour les orientations et les actions des pays pour faire face aux impacts du changement climatique;
  • promouvoir l'éducation à l'environnement et au changement climatique comme véritable levier stratégique pour favoriser l'émergence d'une citoyenneté environnementale et climatique;
  • mettre en place un système fiable de mesure, de notification et de vérification pouvant alimenter les processus de planification itérative des initiatives nationales sur le changement climatique.

Mais Jouthe a déclaré que le pays ne peut tout simplement pas atteindre ces objectifs sans aide financière : « En Haïti, tous les indicateurs sont au rouge. Nous avons de nombreux projets, mais comme vous le savez peut-être [la Communauté des Caraïbes], la CARICOM ne dispose pas de suffisamment de fonds pour concrétiser ces projets », a-t-il déclaré.

Haïti a besoin de recherches avant de demander du financement

L'étudiant haïtien de l’Université de Rimouski au Québec, Patrice Cineus, impliqué au sein du comité d'action internationale CIBLES-UQAR, a déclaré que l'accès au financement était un problème permanent pour Haïti. Mais il pense qu'Haïti est en partie responsable de l'absence apparente d'incapacité à recevoir rapidement une aide financière.

 

« Haïti, mon pays, doit élaborer des politiques fondées sur des données probantes, ce qui permettra d'attirer plus facilement l'aide de la communauté internationale », a déclaré Cineus à IPS. « Si nous n'avons pas de politiques strictes, ce n'est pas possible. Nous avons besoin de recherches dans le pays. Nous avons besoin de programmes innovants dans le pays et ensuite nous pouvons chercher un soutien financier et un soutien technique », a-t-il souligné.

M. Cineus détient un baccalauréat en travail social de l'Université d'état d'Haïti et poursuit actuellement une maîtrise en gestion de projet à l'Université du Québec à Rimouski (UQAR). Il dit s’intéresser aux problématiques liées à l'environnement, aux changements climatiques et à la coopération internationale, intérêt qui l'a amené à participer aussi aux deux précédentes Conférences des Nations Unies sur les changements climatiques, « COP » (Conference Of Parties). Sa participation à la COP25 a été rendue possible grâce à son implication citoyenne en Haïti comme à Rimouski et à la contribution du Fond de soutien au projet étudiant de la Fondation de l'UQAR. Le CIBLES-UQAR indique qu’il a compensé les émissions carbones du voyage avec le programme de reboisement social de l'organisme Arbre-évolution.

 « Nous ne pouvons pas avoir accès au financement parce que les projets que nous soumettons ne sont pas bien faits. Nous n'utilisons pas de données scientifiques pour les construire. Ils ne sont pas effectués de manière professionnelle  », a ajouté Cineus.

La théorie de Cineus semble être étayée par le Caribbean Community Climate Change Centre (CCCCC), qui aide les États membres de la CARICOM à résoudre le problème de l'adaptation et du changement climatique. Le directeur exécutif du centre, le Dr Kenrick Leslie, a déclaré que depuis 2016, dans le cadre d'un programme italien, il est nécessaire de développer des projets qui aideraient les pays à s'adapter aux différents domaines du changement climatique.

« L'un des domaines que nous avons envisagés, et nous en avons discuté avec Haïti, est de renforcer la résilience en termes d'écoles et d'abris pouvant être utilisés en cas de catastrophe. Les fonds ont été approuvés mais, contrairement aux autres États membres où nous avons déjà mis en œuvre au moins un, et dans certains cas deux projets, nous n'avons pas pu démarrer les projets en Haïti », a déclaré Leslie à IPS. « Chaque fois qu'ils ont identifié une zone, lorsque nous nous y rendons, le site n'est pas un site approprié et nous devons recommencer le processus

Haïti et la vulnérabilité de son écosystème marin

Des pêcheurs de Port-Salut – Photo UNEP

Alors qu'Haïti attend un financement, le Dr Kénel Délusca, actuellement chef de mission d'un projet d'assistance technique, AP3C, du ministère de l'Environnement et de l'Union européenne, a déclaré que le pays reste l'un des plus vulnérables au monde face au changement climatique.

Selon les prédictions scientifiques, les événements météorologiques extrêmes comme les ouragans, les inondations et les sécheresses vont empirer avec le réchauffement de la planète, et les nations insulaires comme Haïti devraient être parmi les plus durement touchées par ces impacts et d'autres impacts d'un changement climatique, comme l'érosion des rivages.

« L'environnement marin est extrêmement important pour le peuple haïtien. Il y a plus de 8 millions de personnes vivant dans les communautés côtières d'Haïti. Il y a plus ou moins 50 000 familles dont les activités sont basées sur ces écosystèmes spécifiques. En d'autres termes, il s'agit d'un écosystème très important pour Haïti et à différents niveaux - au niveau économique, au niveau culturel, au niveau social. » Haïti est divisé en 10 départements et Délusca a indiqué que neuf d'entre eux sont côtiers. De plus, il a dit que les grandes villes d'Haïti sont toutes situées dans la zone côtière.  « Ces écosystèmes sont très stratégiques pour le développement d'Haïti. Les Haïtiens ont beaucoup d'activités qui sont basées sur les ressources marines. Nous développons également des activités culturelles et sociales qui sont basées sur ces environnements », a déclaré Délusca.

Sauver les baleines en Haïti : une urgence climatique

Depuis plusieurs mois, l’ONG Haiti Ocean Project-Pwojè Ayiti Oseyan a tiré la sonnette d’alarme sur la multitude de mammifères marins tués et dépecés par les pêcheurs sur les côtes haïtiennes. Parmi ces mammifères marins figurent des baleines. Or, les baleines stockent d'énormes quantités de CO2. Elles soutiennent la croissance du phytoplancton, qui stocke 40% de tout le carbone produit. Une augmentation de 1% de la productivité du phytoplancton équivaut à 2 milliards d'arbres matures.

« Une récente étude du Fonds Monétaire International, avance que sur une durée de vie d'environ 60 ans, les baleines - en particulier les grandes baleines, accumulent en moyenne 33 tonnes de CO2. Quand elles meurent, elles coulent au fond de l'océan, enfermant ce carbone pendant des centaines d'années et pourraient détenir un secret pour lutter contre le changement climatique », a déclaré Jamie Aquino, Présidente-Fondatrice de Haiti Ocean Project-Pwojè Ayiti Oseyan.

Cette ONG, installée en Haïti depuis 2007, est la seule dans ce pays qui a pour principale mission de conserver et de protéger la vie marine et ses mammifères marins notoires tels que les requins, les baleines, les raies. Elle s’occupe aussi du sauvetage des tortues dans un pays où le trafic de ces dernières menace leur disparition.

«  Si les grandes baleines, accumulent en moyenne 33 tonnes de CO2, en comparaison, un arbre absorbe jusqu'à 48 livres de CO2 par an. Donc si le Ministère de l’Environnement et de l’Agriculture s’attelaient à prendre des mesures strictes et coercitives pour arrêter les massacres de ces baleines – et en même temps de tous les mammifères marins – Haïti pourrait peut-être mieux se défendre contre les changements climatiques. Il faut approfondir les recherches en ce sens, surtout dans un pays aussi déboisé et vulnérable qu’Haïti », suggère Jamie Aquino.

Une partie du potentiel de capture du carbone pour les baleines se résume à leur rôle dans l’augmentation de la productivité du phytoplancton partout où ils vont - un phénomène appelé « pompe à baleine ».

Bien qu'il soit petit, le phytoplancton joue un rôle énorme dans la régulation de nos conditions atmosphériques - contribuant à au moins 50% de tout l'oxygène et captant environ 37 milliards de tonnes (40%) de tout le CO2 produit. Le FMI calcule que cela équivaut à la quantité capturée par 1,7 billion d’arbres, soit quatre forêts amazoniennes.

Une augmentation de 1% de la productivité du phytoplancton liée à l'activité des baleines pourrait signifier la capture de centaines de millions de tonnes de CO2 supplémentaires par an, soit 2 milliards d'arbres matures, selon le FMI.

« Ainsi, si la communauté internationale souhaite lutter plus efficacement contre la crise climatique, les grandes agences internationales dont l’UNEP et l’UNESCO devraient prendre des mesures pour mieux protéger les baleines en Haïti, puisque ces mammifères marins contribuent de façon très importante au stockage du carbone dans les océans de la planète, qui jouent eux-mêmes un rôle essentiel pour éviter un réchauffement irréversible et dévastateur pour l’humanité », a conclu Jamie Aquino.

Par ailleurs, l’analyse du FMI insiste aussi sur l’importance d’agir rapidement pour protéger davantage ces animaux, qui constituent « un bien public international ».

Pour les pays insulaires pauvres comme Haïti, des études montrent que les coûts économiques, les dommages aux infrastructures et les pertes de vies humaines résultant du changement climatique sont déjà accablants. Et les scientifiques s'attendent à ce que cela ne fasse qu'empirer. Bien que les émissions de gaz à effet de serre d'Haïti représentent cumulativement moins de 0,03% des émissions mondiales de carbone, il est un participant à part entière à l'accord de Paris sur le climat de 2015 et s'est engagé à réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 5% d'ici 2030.

Nancy Roc

Sources combinées IPS, FMI, L’Avantage, Le Devoir.

Crédit photo baleine et Mme Aquino : Haiti Ocean Project.

 

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