Vendredi 19 Octobre, 2018

Ces Haïtiens qui ne goûtent pas à la « soup joumou » ce 1er janvier

Cuisson de soupe au giraumon. Photo; Kendy Kizin

Cuisson de soupe au giraumon. Photo; Kendy Kizin

L’arrivée du nouvel an coïncide avec l’anniversaire de l’indépendance d’Haïti et les Haïtiens du pays comme dans la diaspora ont une façon toute particulière de célébrer le double événement : consommer de la « soup joumou » (soupe au giraumon en francais). Hormis ceux à qui les moyens font défaut, certains compatriotes dérogent délibérément à cette fière tradition vieille de 214 ans. Les raisons sont diverses.

Roseline Lamartinière, sociologue de formation, peut se venter d’être également une bonne cuisinière avec une spécialité en soupe au giraumon. Elle en a l’art et l’expérience. Depuis plus d’une décennie en effet, c’est elle qui s’adonne librement à préparer ce repas traditionnel du nouvel an pour sa famille forte de plus d’une douzaine de membres.

Ce 1er janvier 2018, avant l’aube, elle était à pied d’œuvre dans la cuisine en train de remuer avec passion et soin une grande marmite de liquide jaunâtre dans lequel mijotent des vivres et des légumes : malangas, carottes, pommes de terre, choux, céleri, ainsi que de la viande de bœuf. Impossible de ne pas saliver d’envie d’en déguster tant l’odeur délicieuse de la cuisson se répand instantanément dans les quatres coins de la maison.

Pourtant, la cuisinière qui opère avec sa bonne humeur sous les yeux curieux des proches n’ose pas porter une seule cuillerée de soupe à sa bouche. Etonnant non ? « Je peux manger le giraumon tel qu’il est mais pas la soupe », avoue-t-elle d’un ton catégorique. Pour cause, la dame d’une trentaine d’années évoque des problèmes de santé. « Je souffre de l’infection à H. pylori. À chaque fois que je consomme du giraumon sous forme liquide, il me cause des douleurs de l’estomac. » Le problème vient du fait que ce potager est à forte teneur d’acide.

Contrairement à madame Lamartinière, d’autres Haïtiens ne consomment pas la soupe au giraumon uniquement le 1er janvier par conviction religieuse. C’est le cas notamment des Témoins de Jéhovah qui s’abstiennent de célébrer le nouvel an – également les anniversaires de naissance, la noël- et rejettent toutes les pratiques associées à cette fête dont ils assimilent à des « coutumes païennes ». « C’est une tradition qui n’est pas chrétienne selon l’enseignement  que nous retirons de la Bible », souffle un frère sous couvert d’anonymat.  

Pour se démarquer des réjouissances populaires, les Témoins de Jéhovah passent en général le nouvel an en famille à la maison, se rendent à la Salle du Royaume (si le premier janvier correspond à un jour de service régulier) ou se consacrent à la prédication de l’évangile de porte à porte. Pour autant, ils disent ne pas abjurer  la part de l’histoire d’Haïti marquée la proclamation de l’indépendance à la date du 1er janvier 1804, depuis décrétée officiellement comme un jour de fête nationale. « Notre foi ne nous contraint pas de renier notre histoire. » Une histoire dont ils sont fiers donc ?

La question qui tourmente cette catégorie de citoyens qui s’indignent devant l’incapacité de ce pays, déchiré par la division et miné par la corruption, à rompre le cercle de la  pauvreté et recouvrer pleinement sa souveraineté : « Aujourd’hui nous ne sommes plus des esclaves mais nous n’avons pas notre liberté en tant que peuple. C’est le blanc qui décide pour nous. Avons-nous oublié que les soldats de la MINUSTAH sont restés pendant 13 ans dans le pays ? », s’interroge un enseignant de l’école publique de 25 ans de carrière. C’est par dépit patriotique qu’il se refuse de se conformer à cette tradition de consommer ce breuvage réconfortant au jour de l’an. « Nous avons une indépendance qui n’existe que de nom », ironise-t-il, avec une pointe de colère dans la voix.