Samedi 28 Mars, 2020

Ces artistes pleurent la mort de Manno Charlemagne

Le chanteur engagé Manno Charlemagne./Photo: GettyImages

Le chanteur engagé Manno Charlemagne./Photo: GettyImages

Guitaristes, chanteurs, poètes et écrivains saluent le départ d’un artiste qui grattait sèche, crue et forte. L’immensité de son talent occupera encore longtemps la mémoire musicale de l’île.

« C’est un coup dur », crache Wooly Sait-Louis Jean sous le choc après avoir appris la nouvelle de la mort du chanteur populaire Manno Charlemagne. Le  guitariste confie que c’est un ami qui est parti.  « Le guitariste a aussi mis sa griffe sur le disque Quand la parole se fait chanson », se souvient-il. La  guitare sèche de Manno s’est tue mais il laisse derrière lui une palette de compositions musicales engagées coincées dans les mémoires de toute une génération : celle des années 70-80.

Lyonel Trouillot avoue avoir, un soir, conduit Manno et Marco (un des premiers complices et frères de son)  à la résidence de Raoul Denis pour l’enregistrement de leur premier disque. Le romancier se souvient de ses soirs passés « dans des résidences privées, chez des demi-riches progressistes, dans des deux-pièces de jeunes couples s’ouvrant au partage de la vie, dans des cours et des lakous, où il chantait, alliant son savoir de la vie des pauvres en milieu urbain à son héritage mythologique et rural, pour dire deux choses fondamentales : la révolte et la blessure, en des temps où la richesse et la quiétude des uns imposaient par les armes le silence aux autres ».

 

« Sous la dictature de Jean-Claude Duvalier, c’était la voix du défi, de l’insolence, la prise de risque au quotidien tantôt dans la juste violence du discours revendicatif devant la violence d’un ordre assassin, tantôt en décrivant simplement la condition des humbles. Sous la dictature de Jean-Claude Duvalier, c’était la voix qui disait merde, faisait des pieds-de-nez, frondait, donnait espoir et crachait la peine.

Plus tard viendra l’immense succès populaire, les foules qui connaissaient ses textes par cœur, sa voix claire (c’est une émeute, cette voix) gueulant que dechoukaj la poko fini… que si ou vle revandike se ta tout dwa ou paske ou eksplwate... Cette voix, ce chant qui feront entendre comme un tumulte les discours revendicatifs. Plus que personne il aura donné voix aux discours revendicatifs, sans masque ni tergiversation, sans poétique de salon. Manno, c’est un chant qui monte de la rue. Une manifestation toujours contre : le macoutisme, l’exploitation, la peur… Car, dans ce monde d’injustice il y a toujours quelque chose à quoi s’opposer », écrit Lyonel Trouillot.

Dany Laferrière entendait son nom, sans connaitre sa musique, durant toute l’année 78.  Dans un hommage taillé d’une main de maitre, l’académicien voit en Manno  « un homme de saison. On avait l’impression qu’il vivait au rythme saccadé de son pays. Quand ce pays n’arrivait plus à respirer, il gueulait à sa place », souligne l’auteur du roman « Le cri des oiseaux fous ».

Mais Manno, ajoute-t-il, fut aussi le chantre de l’exil. Je l’ai beaucoup fréquenté durant ce difficile séjour dans l’hiver montréalais où heureusement il avait pu nouer de solides amitiés – un procédé (se faire des amis dans des situations difficiles) qu’il a reproduit à New York et à Miami. Je le revois encore, comme perdu dans cet implacable mois de février, l’air furieux, la tête pleine de chansons rageuses contre celui qui l’a forcé à prendre l’exil. Il est mort aujourd’hui mais son œuvre continuera à porter notre sensibilité à ce point extrême qui nous émeut à chaque fois […]. On reconnaît une génération à la qualité des héros tombés », dit-Dany Laferrière.

La mort du chanteur laisse Beethova Obas sans voix. Il est effondré et soutient qu’en moins d’un mois, il a perdu deux mentors. Le premier s’appelle Boulo Valcourt. « J’ai très mal ». Et puisqu’une chanson est définie comme étant l’union d’un texte et d’une mélodie, le passage à l’école de Manno Charlemagne (tenant compte de l’histoire tragique de ma famille) était un passage obligé, déclare Beethova. « Carl Henri Guiteau, mon prof de math au collège St Pierre avec qui j’ai lié une profonde amitié, m’ayant vu jouer une de mes compositions a jugé bon de me passer une cassette de Manno Charlemagne « konviksyon », devrais-je signaler que les chansons de Manno Charlemagne étaient interdites de diffusion sur le territoire, ainsi on écoutait Manno en groupe d’amis très restreint. Cette cassette est devenue mon recueil de chevet.  Après le 7 février 1986, de retour en Haïti, Manno Charlemagne fait appel à moi par l’intermédiaire d’un ami Roland Chéry pour fonder la Chorale « Konbit Kalfou » me voilà dès mon jeune âge engagé dans la cause de notre pays ». Le chanteur annonce déjà que son prochain concert et disque  lui seront dédiés.

Michel Martelly « n’oubliera jamais Manno ». Il l’a dit lui-même sur son compte Facebook. « 40 lane deja depi ke nap viv ansanm nan mizik et nan lanmou youn pou lòt. Jodia ou ale, men bèl zèv ou kite yo ap kenbe ou vivan nan kè tout moun!! Manno mwen pap janm bliye w », a-t-il posté dimanche 10 décembre.

« Les chansons de Manno Charlemagne sont éternelles », souffle Yole Dérose, autre poids de la la musique haïtienne.

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