Mercredi 30 Septembre, 2020

Célimène Daudet parle du 1er Festival International de piano en Haïti

La pianiste et concertiste Célimène Daudet, initiatrice de Haiti Piano Project./Photo: Christophe Berlet

La pianiste et concertiste Célimène Daudet, initiatrice de Haiti Piano Project./Photo: Christophe Berlet

Célimène Daudet, née de mère haïtienne (Gislene Théodore), initiatrice de Haïti Piano Project,  nous parle de ce premier Festival International de Piano d'Haiti qu’accueillera du 8 au 15 novembre la ville de Jacmel. La concertiste et pianiste s’est confié en exclusivité à Loop Haïti. Elle répond à nos questions.

Loop Haïti. : Célimène Daudet, vous êtes pianiste, concertiste et vous gratifiez des concerts un peu partout. Du 8 au 15 novembre, vous lancerez la première édition du Festival International de Piano (orienté vers la musique classique) dans la ville de Jacmel. Pourquoi là ?

C.D. : Lorsque j’étais venue en Haïti, il y a maintenant un an pour préparer ce projet de festival,  j’ai eu l’occasion de visiter Jacmel et j’ai tout de suite été séduite et charmée par l’ambiance de la ville, son architecture, son atmosphère. Et j’ai imaginé créer là un évènement musical. J’ai été heureuse de pouvoir découvrir des lieux comme par exemple les halles Vital de Jacmel, qui servaient de lieu historique pour le stockage et le commerce duqa café. Ces lieux  me semblaient être des endroits à la fois atypiques pour un concert mais aussi très inspirants. J’ai donc senti qu’un évènement pouvait tout naturellement naître dans cette ville qui regorge d’ailleurs de nombreux artistes (peintres, plasticiens notamment) qui travaillent et qui vivent à Jacmel.

Loop Haïti. : Qu’est-ce qui vous a inspirée à monter ce festival ?

C.D. : Ce qui m’a vraiment inspirée à monter ce festival, c’est avant tout une histoire personnelle avec Haïti, puisque ma mère (Gislene Theodore) est haïtienne. Certes, j’ai grandi en France mais j’ai toujours senti ce lien avec Haïti à travers ce que ma mère m’en a raconté. La culture haïtienne m’a tout de même été transmise, ce qui m’a toujours fait sentir ce lien fort avec Haïti. En tant que musicienne et artiste, j’ai exprimé ce désir très fort de venir partager et contribuer à la vie artistique haïtienne et surtout de partager ce qui m’est le plus cher, ce qui m’habite et qui fait toute ma vie : la musique classique. Créer un festival est une manière de rassembler les gens autour de la beauté, autour des valeurs  essentielles qu’est le partage, la transmission. Une manière de redécouvrir Haiti et surtout de m’y investir.

Loop Haïti. : Dans une interview accordée à Guillaume Tion de Libération, vous avez déclaré que : « […] depuis le séisme de 2010, il est impossible de trouver un piano de concert en état de marche. Il y a des pianos à queue. Mais il y manque certaines touches ou certaines cordes. Ce n’est même pas ce qu’on appelle, nous, des mauvais pianos. Je me suis dit qu’il fallait faire venir un piano ». Qu’est-ce qui fait, selon vous, la différence entre ce piano que vous faites venir  et toutes les autres qui existent déjà ici ?

C.D. : Mon souhait était donc d’implanter le festival à Jacmel de manière pérenne et de pouvoir organiser un événement complet avec un piano à demeure. Ce piano a surtout la particularité d’être fabriqué spécialement pour les zones tropicales humides, ce qui me semblait être un point essentiel pour Haïti. Sa grande taille permettra d’aborder tous les répertoires et de jouer dans toutes les formations, ce qui ouvre vers des possibilités artistiques infinies. Enfin, lors du festival nous avons la chance de pouvoir compter sur la présence d’un technicien spécialiste Yamaha qui pourra préparer et régler le piano dans les moindres détails afin de permettre aux artistes présents d’avoir un instrument sur lequel ils pourront s’exprimer pleinement et au public d’assister, je l’espère, à des moments forts ! Ce piano neuf et en parfait état de marche sera installé à l’année à l’Audio Institute de Jacmel et nous espérons qu’il pourra permettre aux pianistes et groupe de musique souhaitant enregistrer un disque de pouvoir le faire sur ce bel instrument ! Au-delà du festival, ce piano est avant tout pour Haïti et pour que les musiciens puissent y avoir accès grâce aux partenariats et collaborations que nous pourrons nouer ensemble.

Loop Haïti. : Que peut-on retenir de ces formations musicales initiées en marge aux concerts live à l’intention de jeunes enfants et en quoi tireront-ils en profit de ces méthodes ?

C.D. : Cet atelier n’a bien sûr pas pour objectif de dispenser un cours de formation musicale ou solfège tel qu’il en existe déjà dans les écoles de musique, comme j’ai pu le constater à l’école de musique de Jacmel par exemple. L’intervenante qui propose cet atelier dans le cadre du festival a conçu un programme de sensibilisation qui a pour vocation de développer la créativité des enfants dans les écoles primaires. L’utilisation de nouvelles technologies, comme les ipads et les applications spécialement développées pour ce projet, permet aux enfants de manipuler des sons multiples et diversifiés afin de stimuler leur imaginaire sonore. Ces sons seront utilisés par chaque enfant pour illustrer une histoire proposée par l’intervenante, avec cette idée que les sons peuvent faire partie intégrante d’une  narration. Notre intervenante, Gaja Maffezzoli a déjà eu l’occasion de présenter cet atelier dans d’autres pays (France, Suisse, Cambodge) et les résultats ont été très enthousiasmants !

Loop Haïti. : Vous avez affirmé  que l’objectif de l’évènement est de faire « côtoyer la musique classique à la musique populaire traditionnelle. Quel groupe ou artiste local (connu ou moins connu) y participera ?

C.D. : L’idée est plus largement de faire se côtoyer musique classique et plusieurs disciplines artistiques haïtiennes. Nous avons le grand plaisir de pouvoir compter parmi les artistes haïtiens Paul Beaubrun avec qui je jouerai pour le concert d’ouverture. Nous avons travaillé sur des arrangements de certaines de ses chansons afin de mêler nos univers musicaux respectifs. Un moment que j’attends avec impatience ! Il y aura également un groupe de bande à pied de Jacmel qui ouvrira le festival car cet événement se veut être avant tout une grande fête, un grand rassemblement autour de la musique. Je suis heureuse d’accueillir aussi le jeune et très talentueux pianiste haïtien David Bontemps qui jouera un programme dédié aux compositeurs classiques haïtiens.
Enfin, le chanteur James Germain sera là pour le concert de clôture pour un programme associant également le poète Béonard Monteau.

Loop Haïti. : Combien d’artistes internationaux seront présents ?

C.D. : Il y aura un pianiste français, un pianiste libano-mexicain, un violoniste et un violoncelliste français, une intervenante italienne pour l’atelier de création et moi-même.

Loop Haïti. : Quel est le montant du cachet alloué à l’organisation du festival ?

C.D. : Le piano a représenté un investissement important de 30.000 dollars que nous avons pu financer grâce à la générosité de nombreux donateurs à travers le monde qui ont été sensibles à ce projet. Toute notre équipe a beaucoup travaillé pendant un an bénévolement pour mener à bien l’ensemble du projet. Enfin, le festival peut compter pour cette première édition sur de nombreux partenaires privés haïtiens (Artists Institute de Jacmel, Tour Haïti, Ets.J.B. VITAL S.A., le Centre d’Art de Port-au-Prince, Fokal, l’Alliance française de Jacmel) et étrangers (l’Institut Français d’Haïti, l’Ambassade de France en Haïti, Suez, Artists for Peace and Justice, SRDMH à Montréal et plusieurs associations européennes comme Pro Musicis et 4 Couleurs, Piano Workshop), ainsi que la Mairie de Jacmel puisque le festival aura lieu dans cette ville.

Loop Haïti. : Vous organiserez un festival dans un pays où l’art et la culture souffrent d’un manque criant de structures et d’infrastructures de base, où les artistes comme les entrepreneurs culturels ne sont pas assez soutenus et accompagnés par l’État (la part du budget 2017-2018 de la République pour la culture est de moins que 2%). Comment, finalement, comptez-vous y parvenir ?

C.D. : A notre modeste échelle, notre festival souhaite contribuer à la vie culturelle haïtienne. Le manque de salles de concerts que vous évoquez m’a amenée à réfléchir, en tant que directrice artistique, à la manière de repenser certains lieux en espace de création potentiel. Ainsi, les halles Vital de Jacmel, qui servaient de lieu historique pour le stockage et le commerce du café, m’ont semblé être un écrin idéal et original pour accueillir des concerts. Notre projet est avant tout à financement participatif, comme je vous le disais précédemment et nous comptons sur cet élan de solidarité et sur les partenariats déjà engagés cette année pour assurer la pérennité de l’événement. Cela est d’autant plus important que l’intégralité des manifestations est gratuite.

L'affiche officielle du festival

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