Dimanche 21 Octobre, 2018

À Carrefour, des « chrétiens » brûlent le péristyle d’un hougan

Péristyle d’un vodouisant incendié par des religieux à Rivière Froide (Carrefour)./ Photo: Jean Jules Pierre

Péristyle d’un vodouisant incendié par des religieux à Rivière Froide (Carrefour)./ Photo: Jean Jules Pierre

Dans la nuit du mercredi 3 au jeudi 4 janvier dernier, des « chrétiens » ont incendié le péristyle d’un prêtre vodou appelé Maxime Jean Faveur, à Bois de Choute, zone Rivière-Froide (Carrefour), a appris la rédaction de Loop Haïti.

Jean Jules Pierre, également prêtre vodou et accompagnateur du serviteur Jean Faveur, contacté à cet effet, souligne que l’incident s’est produit après qu’une dame, résidant à l’extrémité droite du péristyle, a annoncé à des agents de la PNH que le hougan a essayé, la nuit même, de lui jeter des sortilèges pour qu’elle se transforme en « bœuf ».

Accusé, le prêtre ainsi que deux autres "serviteurs vodou" ont été incarcérés pour « pratiques de magie noire ayant porté atteinte à la vie d’une femme religieuse », ajoute M. Pierre. Souvenir Jean Michel, CASEC de Thor, 10ème Section la commune de Carrefour était témoin des arrestations.

Par la suite, des chrétiens de la zone, d’après Erol Josué, directeur du Bureau national d'Ethnologie (BNE), avaient décidé de passer à l’étape suivante en réduisant en cendres le péristyle dans lequel opérait le prêtre vodou Maxime Jean Faveur.

Appelé à la rescousse, Erol Josué a dénoncé cet acte qui constitue, selon lui, une « atteinte à la démocratie et aux droits de l’individu de professer sa religion comme bon lui semble, et selon les vœux pieux de la Constitution de 1987 ».

Voix enrouée, Erol Josué qualifie de « barbarie » cette action des chrétiens témoignant d’un « irrespect flagrant du droit à la différence, à la tolérance d’autres religions et le piétinement de la foi de quelqu’un qui ne regarde que lui seul ».

Plus loin, il dit regretter que ces prétendus chrétiens n’aient appris aucune leçon sur les mauvais évènements qui ont jalonné le long du vingtième siècle, à savoir la campagne anti-superstitieuse tristement célèbre appelée « campagne des rejetés », mettant aux prises le Père Froisset et l’anthropologue haïtien Jacques Roumain.  

De manière rémanente et à partir des critiques virulentes, on veut « jeter le sort sur le vodou. Je me rappelle de l’après-86, de la période de l’Occupation américaine, de l’insertion du choléra en Haïti en 2010. Tous ces moments constituent des périodes de tension pour le secteur du vodou ».

En visitant les détenus le lendemain à la prison de Carrefour, M. Josué s’est dit étonné d’entendre de la bouche de Souvenir Jean Michel que le vodou est source des principaux maux du pays.

Péristyle calciné

Allant plus loin, ajoute-t-il, le « CASEC a affirmé que le péristyle a freiné l’arrivée de certains touristes qui ont voulu visiter la zone, par peur de se voir jeter des sorts ». Consternant, juge-t-il qu’un irresponsable et irrévérencieux envers le vodou, autorité de l’Etat de surcroît, s’adjuge le droit de débiter de telles balivernes.  

M. Josué, aussi prêtre vodou de son état, appelle les autorités judicaire à conduire une enquête visant à identifier ces pyromanes qui sont de « grands criminels », capables de bruler entièrement une « maison habitée par des êtres humains ».

 

Il mettra tout son poids dans la balance pour que justice soit rendue à ces trois compatriotes incarcérés injustement, dont l’un d’entre-eux vit aujourd’hui avec un bras endommagé, conclut-il.

L’incident ne s’est pas passé inaperçu, des utilisateurs de réseaux s’en sont emparé pour introduire un débat objectif à la lumière des faits sur ces genres d’attaques lapidaires au nom d’une doctrine estimée « pure » par des adeptes de la première heure.  

« Donc, 2018 en Haïti, au nom de je ne sais quel « Dieu », certains groupes ne répètent plus leurs fameuses phrases indexant qu'ils vont bruler le diable, ils passent directement à l'acte, ils n'attendent plus que leur soit disant Dieu agisse, ils agissent à leur place en réduisant en cendre un péristyle. Doit-on s'attendre enfin, dans les jours à venir, à une concrétisation de l'armée « évangélique »? ».

À une certaine époque en Haïti, les vodouisants vivaient dans des conditions intolérables, en cachette, sans moyen de subsistance ni droits. Nous avions tort de croire comme au vingt-et-unième siècle, que ce temps est entièrement révolu, que l’« irrespect du droit à la différence » constituait une atteinte à la liberté de la personne humaine, conformément à l’esprit de la Constitution de 1987, stipulant que :

« Toutes les religions et tous les cultes sont libres. Toute personne a le droit de professer sa religion et son culte, pourvu que l’exercice de ce droit ne trouble pas l’ordre et la paix publics ». (Art. 30 - Section D)