Lundi 24 Septembre, 2018

Au carnaval de Port-au-Prince, le mariage homosexuel était célébré !

« Si le carnaval est le lieu par excellence de la caricature, pourquoi ne pas interroger le mariage comme institution sociale »./ 
© Estailove St-Val/LoopHaïti

« Si le carnaval est le lieu par excellence de la caricature, pourquoi ne pas interroger le mariage comme institution sociale »./ © Estailove St-Val/LoopHaïti

La Brigade d’Intervention Théâtrale (BIT-Haïti) a huit ans dans la pratique du théâtre de rue en Haïti et ailleurs. Que peut-on lui reprocher vraiment de cet âge précoce ? En si peu de temps, la troupe nous a gratifiés d’au moins trois pièces qui entreront, à coup sûr, dans les annales de l’histoire : Le Mariage (aout 2015) ; Bourèt lanmou (mars 2017) et Salut les mariés (février 2018).  

À peine terminé, on commence déjà à passer l’éponge sur le carnaval national 2018. Après tout, que reste-t-il d’un évènement où le comité d’organisation en est sorti avec une note peu reluisante aux yeux de beaucoup ?

Dans l’intervalle du défilé carnavalesque, la chorégraphie baptisée Salut les mariés a sorti la tête de l’eau. Une fresque qui caricature huit types de mariages qui s’opèrent dans la société haïtienne contemporaine. « Ce spectacle met en scène différents mariages considérés comme tabou dans la société haïtienne », explique Eliezer Guérismé, cheville ouvrière de ce spectacle de rue.

Par rapport aux éclatements des formes d'union qui s’observent actuellement dans le monde, il apparait urgent d’interroger certains paradigmes. Ainsi, BIT-Haïti en est arrivée à se demander « c’est quoi le mariage dans le monde actuel ? » (Eliezer) Question d’autant plus existentielle puisqu’elle s’étend davantage sur l’essence que le sens.    

Dans ce malaise civilisationnel, la brigade dénombre au total huit mariages. Il s’agit de : « mariage d'homosexuels, sugar babies (Madan papa), vaudou, homosexuelles, interrace (blanc et haïtien), diaspora, celui envisagé entre l’homme et les humanoïdes (être humain /poupée), mariage forcé comme on dit chez nous, la fille a le ventre qui s’enfle et le mec sait ce qui lui reste à faire, ils vont se marier ».

Parmi la multitude de groupes déguisés qui déambulaient sur le parcours, les bandes à pied également, ce n’était pas gagné d’avance pour une troupe- de théâtre en plus- de concentrer tous les regards. BIT l’a fait. Le couple homme/poupée a provoqué des éclats de rire inattendus et des commentaires farfelus. « Lui et sa femme-poupée formeront un très beau couple », lâche un spectateur emballé.

Mais tout ne rassemblait pas aux 7 couleurs de l’arc-en-ciel. Les couples homosexuels ont essuyé des critiques éreintantes tout au long du parcours. « Il y avait beaucoup de réactions, de mots outrageants. Mais nous étions préparés à ces éventualités », regrette Eliezer, avant d’affirmer qu’il a dû faire appel à deux policiers camouflés dans la foule.

À Portail Léogâne et sur la Grand-Rue, dit-il, des passants se sont aventurés dans des comparaisons beaucoup plus burlesques. « Les mecs rassemblement à de vrais gays », commentent-ils. Eliezer aurait pu perdre de l’équilibre en écoutant une blague sur le couple interrace : « cette blanche n’est autre que la femme de Macron ». Dans la vraie vie, la blonde s’appelle Sylvie Laurent-Pourcel, elle est française. Elle se trouvait au coude-à-coude avec Léo Jean-Baptiste, jeune slameur talentueux nuitard, une des plus belles expressions de la troisième génération du slam en Haïti.  

 

Ce spectacle n’avait pas manqué de soulever des comparaisons avec le festival Masimadi, avorté en septembre 2016. Sans réveiller les souvenirs endoloris, l’annonce de la tenue de cet évènement a provoqué une levée de boucliers dans la société haïtienne. Le festival s’était soldé par un échec, un abandon de l’initiative à une date ultérieure.  

« Cette réaction provient de ceux qui décident d’appréhender Salut les mariés d’un seul œil. Le spectacle est beaucoup plus que les deux couples homosexuels », avance Eliezer Guérismé qui espère reprendre et renforcer la chorégraphie dans le futur.  Entretemps, il invite le public à prendre du recul pour regarder, apprécier et critiquer la pièce.

Le carnaval offre toujours la possibilité de faire entre transgression, provocation et extase. BIT-Haïti a abandonné ce triptyque commun pour s’engager sur le terrain de la mémoire. C’est ce qui est le plus difficile, bref, c’est notre impossible en Haïti.